‹ Œuvres complètes de MolièreChapitre 416 sur 593 · I.es sottes gens que voilà · texte numérisé non relu

I.es sottes gens que voilà

LA COMTESSE

Ils sont insupportables, avec les impertinentes égalités dont ils traitent les gens. Car, enfin, il faut qu’il y ait de la subordination dans les choses ; et ce qui me met hors de moi, c’est qu’un gentilhomme de ville de deux jours, ou de deux cents ans, aura l’effronterie de dire qu’il est aussi bien gentilhomme que feu monsieur mon mari, qui demeuroit à la campagne, qui avoit meute d,e chiens courants, et qui prenoit la qualité de comte dans tous les contrats qu’il passoit.

JULIE

On sait bien mieux vivre à Paris, dans ces hôtels dont la mémoire doit être si chère. Cet hôtel de Mouhy , madame, cet hôtel de Lyon, cet hôtel de Hollande, les agréables demeures que voilà ' !

LA COMTESSE

Il est vrai qu’il y a bien de la différence de ces lieux-Ià à tout ceci. On y voit venir du beau monde, qui ne marchande point à vous rendre tous les respects qu’on sauroit souhaiter. On ne s’en lève pas, si l’on veut, de dessus son siège; et, lorsque l’on veut voir la revue, ou le grand ballet de Psyché, on est servie à point nommé.

JULIE

Je pense, madame, que, durant votre séjour à Paris, vous avez bien fait des conquêtes de qualité.

LA COMTESSE

Vous pouvez bien croire, madame, que tout ce qui s’appelle les galants de la cour n’a pas manqué de venir à ma porte, et de m’en conter ; et je garde dans ma cassette de

‘ Au lieu de nommer les hôtels des grands seigneurs, Julie nomme les hôtels garnis de son temps, faisant entendre que c'est là que la comtesse d’Escarbagnas a cTiidié le grand monde. (.Aimé Martin.)

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leurs billets, qui peuvent faire voir quelles propositions j’ai refusées ; il n’est pas nécessaire de vous dire leurs noms : on sait ce qu’on veut dire par galants de la cour.

JOLIE

Je tn’étonne, madame, que de tous ces grands noms que je devine, vous ayez pu redescendre à un monsieur Tibaudier, le conseiller, et à un monsieur Ilarpin, le receveur des tailles. La chute est grande, je vous l’avoue ; car, pour monsieur votre vicomte, quoique vicomte de province, c’est toujours un vicomte, et il peut faire un voyage à Paris, s’il n’en a point fait : mais un conseiller et un receveur sont des amants un peu bien minces pour une grande comtesse comme vous.

Ce sont gens qu’on ménage dans les provinces pour les besoins qu’on en peut avoir; ils servent au moins à remplir les vides de la galanterie, à faire nombre de soupirants ; et il est bon, madame, de ne pas laisser un amant seul maître du terrain, de peur que, faute de rivaux, son amour ne s’endorme sur trop de confiance.

JULIE

Je vous avoue, madame, qu’il y a merveilleusement à profiter de tout ce que vous dites ; c’est une école que votre conversation, et j’y viens tous les jours attraper quelque chose.

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