‹ Œuvres complètes de MolièreChapitre 557 sur 593 · ACTE III, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE III

ARGAN

D’où vient, mon frère, que je suis maître dans ma famille, pour faire ce que bon me semble?

RÉRALDE.

Votre femme ne manque pas de vous conseiller de vous défaire ainsi de vos deux filleS; et je ne doute point que, par un esprit de charité, elle ne fût ravie de les voir toutes deux bonnes religieuses.

ARGAN

Oh oà! nous y voici. Voilà tout d’abord la pauvre femme en jeu. C’est elle qui fait tout le mal, et tout le monde lui en veut.

RÉRALDE.

Non, mon frère; laissons-la là : c’est une femme qui a les meilleures intentions du monde pour votre famille, et qui est détachée de toute sorte d’intérêt ; qui a pour vous une tendresse merveilleuse, et qui montre pour vos enfants une affection et une bonté qui n’est pas concevable : cela est cerlain. N’en parlons point, et revenons à votre fille. Sur quelle pensée, mon frère, la voulez-vous donner en mariage au fils d’un médecin?

ARGAN

Sur la pensée, mon frère, de me donner un gendre tel qu’il me faut.

RÉRALDE.

Ce n’est point là, mon frère, le fait de votre fille; et il se présente un parti plus sorlable pour elle.

ARGAN

Oui ; mais celui-ci, mon frère, est plus sortable pour moi.

RÉRALDE.

Mais le mari qu’elle doit prendre doit-il être, mon frère, ou pour elle, ou pour vous?

ARGAN

Il doit être, mon frère, et pour elle et pour moi ; et je veux mettre dans ma famille les gens dont j’ai besoin.

RÉRALDE.

1 ar cette raison-là, si votre petite étoit grande, vous lui donneriez en mariage un apothicaire.

ARGAN

Pourquoi non?

LE MALADE IMAGINAIRE

Gd8

BÉnAtDE.

Est-il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires et de vos médecins, et que vous vouliez être malade en dépit des gens et de la nature !

Comment l'entendez-vous, mon frère? i

BÉRALUE. '

J’entends, mon frère, que je ne vois point d’homme qui soit moins malade que vous, et que je ne demanderois point , une meilleuré constitution que la vôtre. Une grande marque que vous vous portez bien, et que vous avez un corps parfaitement bien composé, c’est qu’avec tous les soins que vous avez pris, vous n’avez pu parvenir encore à gâter la bonté de votre tempérament, et que vous n’ètes point crevé de toutes les médecines qu’on vous a fait prendre.

ARCAN-

Mais savez-vous, mon frère, que c’est cela qui me conserve ; et que monsieur Purgon dit que je succomberois, s’il étoit seulement trois jours sans prendre soin de moi?

BÉRALDE.

Si vous n’y prenez garde, il prendra tant de soin de vous, qu’il vous envoiera en l’autre monde.

ARGAN

Mais raisonnons un peu, mon frère. Vous ne croyez donc j point à la médecine? >

BÉRALDE. !

Non, mon frère; et je ne vois pas que, pour son salut, il | soit nécessaire d’y croire. 5

ARG..VN

Quoi! vous ne tenez pas véritable une chose établie par | tout le monde, et que tous les siècles ont révérée.^ j

BÉRALDE. I

Bien loin de la tenir véritable, je la trouve, entre nous, |

une des plus grandes folies qui soient parmi les hommes ; et, à regarder les choses en philosophe, je ne vois point ^ une plus plaisante momerie, je ne vois rien de plus ridi- | cule qu’un homme qui se veut mêler d’en guérir un autre. É

ARGAN. î

Pourquoi ne voulez-vous pas, mon frère, qu’un homme ^ en puisse guérir un autre?

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