ACTE III, SCÈNE III
lions; lorsqu’il vous parle do rcclifier le sang, de tempérer les enlraillcs et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le cœur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle, et d’avoir des secrets pour étendre la vio à de longues années, il vous dit juslemeut le roman de la médecine. Mais, quand vous en venez à la vérité et à l’expérience, vous ne trouvez rien de tout cela ; et il en est comme de ces beaux songes, qui ne vous laissent au réveil que le déplaigir de les avoir crus.
ARGAN
C’est-à-dire que toute la science du monde est renfermée dans votre tète ; et vous voulez en savoir plus que tous les grands médecins de notre siècle.
BÉRALDE.
Dans les discours et dans les choses, ce sont deux sortes de personnes que vos grands médecins. Entendez-Ies parler, les plus habiles gens du monde; voyez-les faire, les plus ignorants de tous les hommes.
ARGAN
Ouais! vous êtes un grand docteur, à ce que je vois; et je voudrois bien qu’il y eût ici quelqu’un de ces messieurs, pour rembarrer vos raisonnemenls, et rabaisser votre caquet.
BÉRALDE.
Moi, mon frère, je ne prends point à tâche de combattre la médecine; et chacun, à ses périls et fortune, peut croire tout ce qu’il lui plaît. Ce que j’en dis n’est qu’entre nous; et j’aurois souhaité de pouvoir un peu vous tirer de l’erreur où vous êtes, et, pour vous divertir, vous mener voir, sur ce chapitre, quelqu’une des comédies de Molière.
C est un bon impertinent que votre Molière, avec ses comédies! et je le trouve bien plaisant, d’aller jouer d’honnêtes gens comme les médecins !
BÉRALDE.
Ce ne sont point les médecins qu’il joue, mais le ridicule de la médecine.
ARGAN
^ C est bien a lui à faire, de se mêler de contrôler la médecine! Voilà un bon nigaud, un bon impertinent, de se moquer des consultations et des ordonnances, de s’attaquer au
LE MALADE IMAGINAIRE
corps des médecins, et d’aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces messieurs-là !
BÉUALDE.
Que voulez-vous qu’il y mette, que les diverses professions des hommes? On y met bien tous les jours les princes et les rois, qui sont d’aussi bonne maison que les médecins.
ARGAN
Par la mort non de diable! si j’étois que des médecins, je me vengerois de son impertinence; et, quand il sera malade, je le làisserois mourir sans secours. Il auroit beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerois pas la moindre petite saignée, le moindre petit lavement, et je lui dirois : Crève, crève; cela l’apprendra une autrefois à te jouoi' à la Faculté L
lîÉRALDE.
Vous voilà bien en colère contre lui..
ARGAN
Oui. C’est un malavisé; et si les médecins sont sages, ils feront ce que je dis.
BÉRALDË.
11 sera encore plus sage que vos médecins, cai’ il ne leur demandera point de secours.
ARG.VN
Tant pis pour lui, s’il n’a point recours aux remèdes.
BÉRALDE.
Il a ses raisons pour n’en point vouloir, et il soutient que cela n’est permis qu’aux gens vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la maladie ; mais que pour lui, il n’a justement de la force que pour porter son mal.
ARGAN
Les sottes raisons que voilà ! Tenez, mon frère, ne parlons point de cet homme-là davantage; car cela m’échauffe la bile, et vous me donneriez mon mal.
BÉRALDE.
Je le veux bien, mon frère; et, pour changer de discours, je vous dirai que, sur une petite répugnance que vous té-
' On ne peut se défendi't d’un senlimcnt de tristesse on se rappelant do combien peu la mort de Jloliérc suivit cette plaisanterie, eu pensant que trois jours après qu’il l’eut dite pour la première fois sur le lliéitre, il expira privé des secours des médecine» (Auger.)