SCÈNE VIU. - LA COMÉDIE, LE BALLET, LA MUSIQUE
ensemble.
Saus nous tous les hommes Deviendroient malsains.
Et c'est nous qui sommes Leurs grands médecins.
LA COMÉDIE
Veut-on qu'on rabatte.
Par des moyens doux.
Les vapeurs de rate Qui vous minent tous?
Qu'on laisse Hippocrate, Et qu'on vienne à nous,
TOUS TROIS ENSESJBLE.
Sans nous tous les hommes Deviendroient malsains, Et c'est nous qui sommes Leurs grands médecins.
(Pendanl que les Jeux, les Riset les Plaisirs dansent, Clitandre emmène Luciude.)
SCÈNE IX. — SGANARELLE, LISETTE, LA COMÉDIE, LA MUSIQUE, LE BALLET, JEUX, RIS, PLAISIRS.
SGANARELLE
Voilà une plaisante façon de guérir 1 Où est donc ma fille et le médecin ?
LISETTE
Us sont allés achever le reste du mariage.
SGANARELLE
Gomment, le mariage?
LISETTE
Ha foi, monsieur, ta bécasse est bridée; et vous a^e* cru faire un jeu, qui demeure une vérité.
SGANARELLE
Comment diable I (ll Teut aller après Cliundre et Lucinde, les daoMwrs
le reuenoent.) Laissez-moi aller, laissez^-moi aller, vous dis-je.
(Les danseurs le retiennent tonjour».) Ëncore? (Us veolenl faire danser Sgnnarelle de force.) Peste des gens!
FIN DK L'AMOUA mMoBCUI.
COMÉDIE EN CINQ ACTES
Un biographe de Molière très-accrédité^ malgré de nombreu* ses erreurs^ Grimarest^ qui écrivait en 1705^ a dit que le Misanihrvfe avait été^ lors de la première représentation, froidement accueilli du public. La Harpe, voulant expliquer ce fait sans en vérifier l'authenticité, a dit à son tour que Molière, dans cette pièce, s'était tellement élevé au-dessus des idées du vulgaire, qu'on ne la comprit pas, qu'elle fut retirée à la quatrième représentation, et que pour la faire accepter ensuite, l'auteur fut obligé de faire jouer en même temps le Médecin malgré ht
En remontant jusqu'aux témoignages contemporains, en contrôlant cette anecdote, MM. Taschereau et Bazin en ont reconnu sans peine la fausseté. « Tous les éditeurs de Molière, dit M. Taschereau, tous les auteurs siffles ou peu applaudis, pour donner une preuve convaincante de l'injustice du parterre, se sont accordés à faire valoir la courte faveur qu'obtint cette production, ou plutôt l'accueil glacial qu'elle essuya dès la troisième représentation, et la nécessité où se trouva l'auteur, pour la soutenir, de l'appuyer du Médecin malgré lui. Ce petit trait dlûstoire littéraire, d'ailleurs fort piquant, el par conséquent sûr d'être accueilli sans autre examen, a cela de commun avec beaucoup de traits de l'histoire proprement dite, qu'il est original, mais controuvé. Le registre de la Comédie fait foi que, représenté vingt et une fois de suite, nombre de représentations auquel un ouvrage atteignait difficilement alors, si l'on en excepte toutefois les tragédies de Thomas Corneille, le Misanthrùpe, seul, sans petite pièce qui l'accompagnât et malgré les chaleurs de l'été, procura au théâtre dix-sept recettes productives et quatre autres de bien peu moins satisfaisantes. Quant aux obligations qu'il avait , dit-on , contractées envers le- Médecin malgré lui, elles sont faciles à reconnaître, puisque ce ne fut qu'à la
douzième représentation de cette farce qu'on la donna ayec ce chef-d'œuvre, et cela cinq fois seulement. »
Il suffit, pour reconnaître la justesse de cette rectification, de recourir au témoignage de de Visé, qui s'était montré jusqu'alors l'un des adversaires les plus ardents de Molière, et a celui de Subligny, qui, au moment même des premières représentations, constatait l'immense succès de la pièce dans ces vers de la Muse daupkine : .
One chose de fort grand cours Et de beauté très singulière Est une pièce de Molière.
Toiiie la coor en dit du bien.
Après son Misantkropet il ne faut plus ^nir rien : C'est un chef-d'œuvre inimitable.
Quant à de Visé, il composa une sorte de préface apologétique qui fut imprimée en tète de la première édition.
Les personnages qui figurent dans le Misanthrope, ont été de la part des commentateurs l'objet de nombreuses suppositions. On s'est mis à chercher des clefs, et Ton a cru reconnaître le type de ces personnages, d'un coté dans la cour de Louis XIV, de l'autre dans l'entourage même de Molière. Timante, a-t-on dit, n'était autre que M. de Saint-Gilles^ l'antagoniste de La Fontaine ; Oronte, c'était le duc de Saiut-Aignan ; Gélimcne, c'était la duchesse de Longueville, qui suscita entre son amant et celui de madame de Montbazon, afin de se venger de cette dernière, un duel qui eut lieu sur la place Royale, et auquel elle assista cachée derrière une jalousie; Alceste^ c'était le duc de Montausier, et si l'on s'en rapporte à une note ajoutée par Saint-Simon sur le manuscrit du journal de Dangeau, ce dernier point de ressemblance aurait donné lieu à une scène assez bizarre :
« Molière fit le Misanthrope ; cette pièce fit grand bruit et eut un grand succès à Paris avant d'être jouée à la cour. Chacun y reconnut M. de Montausier, et prétendit que c'était lui que Molière avait eu en vue. M. de Montausier le sut et s'emporta jusqu'à faire menacer Molière de le faire mourir sous le bâton. Le pauvre Molière ne savait où se fourrer. Il fit parler à M. de Montausier par quelques personnes ; car peu osèrent s'y hasarder, et ces personnes furent fort mal reçues. Enfin le roi voulut voir le Misanthrope; et les frayeurs de Molière redoublèrent étrangement, car Monseigneur allait aux comédies suivi de son gouverneur. Le dénoûment fut rare ; M. de Montausier, charmé du Misanthrope, se sentit si obligé qu'on l'en eût cru l'objet, qu'au sortir de la comédie il envoya chercher Molière pour le remercier. Molière pensa mourir du message, et ne put se résoudre
qu'après bien des assurances réitérées. Enfin il arriva toujours tremblant chez M. de Montausier qui Tembrassa à plusieurs reprises, le loua, le remercia, et lui dit qu'il avait pensé à lui en faisant le Misanthrope , qui était û caractère du p2us parfaitement honnête homme qui pût être, et qu'il hn avait fait trop d'honneur, et fm honneur qu'il n'oublierait jamais. Tellement qu'ils se séparèrent les meilleurs amis du monde, et que ce fut une nouyelle scène pour la cour, meilleure encore que celles qui y avaient donné lieu. » L'authenticité de cette anecdote est révoquée en doute, de la manière la plus formelle, par M. Taschereau. Que le public ait trouvé de là ressemblance entre Alceste et le duc de Montausier, rien de plus exact, le fait étant attesté par les témoignages de plusieurs contemporains ; mais cela ne prouve pas que le duc ait réellement fourni à Molière le portrait d'après lequel il traça le principal caractère de sa pièce. M. Bazin S6 montre plus défiant encore que M. Taschereau pour tontes ces * clefs, « pour toutes ces applications, aux personnages nommés dans l'histoire, de tous les traits que l'on rencontre dans les
livres Quel honune de cette époque, dit M. Bazin, se serait
avisé de reconnaître dans Oronte, dans ce faquin de qualité tout au plus, qui prétend que « le roi en use honnêtement avec lui, » le duc de Saint-Aignan, mauvais poète sans doute, comme tout grand seigneur de l'Académie française, homme d'esprit pourtant et du plus exquis savoir-vivre, le Mécène d'alors, respecté de touSj tendrement aimé du roi, comblé de ses plus hautes faveurs, cité partout pour a le modèle d'un parfait courtisan?» Dans ce temps aussi, qui aurait seulement pensé que Gélimène pût être la duchesse de Longueville, la sœur de monsieur le Prince, vouée depuis treize ans aux pratiques de la religion la plus austère ? En songeant que de pareilles sottises ont été dites et sont répétées, on se sent prêt à écouter plus patiemment un dernier commentateur qui veut que Molière ne soit pas allé chercher si loin et si haut ses modèles, qu'il les ait pris tout simplement dans sa maison, dans sa troupe, dans son entourage. » Le commentateur auquel il est fait allusion dans ce passage, est M. Aimé Martin ; suivant lui, Alceste n'est autre que Molière lui-même. Et il ajoute : « Pour peu que ses habitudes, sa société, ses passions, nous fussent connues, nous retrouverions aussitôt mademoLselle Molière sous les traits de Gélimène, mesdemoiselles du Parc et de Brie sous ceux d'Arsinoé et d'Éliaute. Açaste et Clitandre s'offriroient à nous avec la grâce et la tournure des comtes de Guiche et Lauzun ; nous saisirions dans Oronte les ridicules que le siècle avoit signalés dans le duc de Saint-Aignan; enfin, le caractère de Philinte nous rappelleroit cet aimable Ghapelle, ami trop léger, qui, sans souci des choses de la vie, savoit prendre le temps comme il vient,
et les hommes comme ils sont. Ces premiers types des principaux caractères du Mi$aiiihr<ype se retrouvent ici tels que Molière les dessina dans Vlmfromptu de VenaiUeê; car il avoit préparé son chef-d'œuvre en le crayonnant comme un peintre prépare un grand tableau par des esquisses. »
Ici encore, on le voit, les critiques et les commentateurs sont À raffut des moindres circonstances. A quelque point de vue qu'ils se placent, à Versailles ou dans la maison même de Molière, ils se trompent sans doute dans un grand nombre de leurs suppositions. — Et conunent ne pas se tromper, quand on en est réduit aux conjectures ? — Mais cette curiosité si vivement éveillée, sur ce. que nous appellerons le cdté réel et vivant de la pièce, n'en est pas moins Thommage le plus éclatant qui ait été rendu au génie du poète. Ne fallait il pas, en effet, une bien grande puissance d'observation, un talent profondément humain, pour que les réalités vinssent de la sorte se placer sans cesse à côté des fictions, pour que le public qui écoute, et le critique qui annote, en suivant le développement des caractères, aient pris ces caractères pour de véritables signalements, et traduit les noms de théâtre par des noms connus de tout le monde ?
Le Misanthrope, que l'Europe, suivant la juste remarque de Voltaire, regarde comme le chef-d'œuvre du vrai comique, n'en a pas moins essuyé quelques critiques violentes. La plus célèbre est celle de Rousseau, et pour en faire connaître le véritable sens, nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ici cette piquante appréciation de M. Génin :
a J. J. Rousseau, dans sa Lettre à d*Alembert, veut établir que le théâtre corrompt les mœurs. Prenons, dit-il, la meilleure de toutes les comédies, la plus morale ; je vous prouverai qu'elle attaque la vertu, et il s'ensuivra à fortiori que toutes les autres sont également ou plus dangereuses, corruptrices et perverses. U choisit pour cette expérience le Misanthrope... . Cette pièce lui fournit l'occasion d'entretenir le public de lui-même. Il s'identifie avec Alceste, et peu s'en faut qu'il ne regarde la pièce de Molière comme une personnalité contre Jean-Jacques. Sa longue argumentation n'est qu'un tissu de sophismes, de contradictions et de puérilités. Molière a composé le Misanthrope « pour faire » rire aux dépens de la vertu, — pour avilir la vertu ; » et cette intention, Molière ne l'a pas eue seulement dans le Misanthrope, mais le Misanthrope « nous découvre la véritable vue dans laquelle » Molière a composé tout son théâtre. » — « On ne peut nier, » dit-il, que le théâtre de Molière ne soit tine école de vices et de » mauvaises mœwrs, plus dangereuse que les livres mêmes où l'on » fait profession de les enseigner. » Peut-être, en écrivant ces dernières paroles, la pensée de Rousseau se reportait à la Nou-
velle Héloise» Qu'il y pensât ou non, lu flétrissure est plus applicable à ce roman qu'au Misanthrope et à tout le théSitre de Molière.
» Deux pagres plus loin, tous lisez : — « Dans toutes les autres
» pièces de Molière, on sent pour lui au fond du cœur un res-
» pect.,., etc. » Du respect pour un professeur de vices et de mauvaises mœurs ! pour celui qui tâche constamment d*avilir la vertu! Jean-Jacques n'y pensait pas!
» Si Molière a touIu, dans le personnage d'Alceste, avilir la Tertu, il a bien mal réussi ; car il n'est pas d'honnête homme qui ne fût charmé de ressembler au Misanthrope.
» Le portrait que Rousseau se complaît à tracer du véritable Misanthrope est évidemment, dans son intention, le portrait de
Jean- Jacques, c'est-à-dire de l'homme parfait Il aurait fallu
que Molière devinât Rousseau, et fit son apologie anticipée en cinq actes; qu'au Ueu d'Alceste et de Gélimèue, il peignit Jean- Jacques et Thérèse. C'est peut-être exiger beaucoup. »
Geoffroy, Chamfort, La Harpe, M. Nisard, en un mot, tous nos critiques les plus éminents, sont de l'avis de M. Géniu contre Rousseau. « Si jamais, a dit Chamfort, auteur comique a fait voir comment il avait conçu le système de la société, c'est Molière dans le Misanthrope. C'est là que, montrant les abus qu'elle entraîne nécessairement, il enseigne à quel prix le sage doit acheter les avantages qu'elle procure; que, dans un système d'union fondé sur l'indulgence naturelle, une vertu parfaite est déplacée parmi les hommes et se tourmente elle-même sans les corriger : c'est un or qui a besoin d'alliage pour prendre de la consistance et servir aux divers usages de la société. Mais en même temps l'auteur montre, par la supériorité constante d'Alceste sur tous les autres personnages, que la vertu, malgré les ridicules où son austérité l'expose, éclipse tout ce qui l'environne; et l'or qui a reçu l'alliage n'en est pas moins le plus précieux des métaux. )>
Ce sentiment est aussi celui de Geoffroy : « Ce n'est point le ridicule de la vertu que Molière a joué; il est difficile de s'exprimer d'une manière moins exacte et plus impropre^ c'est le ridicule d'un homme d'ailleurs estimable par quelques vertus. On peut être franc et brutal, on peut avoir de la probité sans avoir ni douceur, ni modération , ni prudence ; on peut être bon et dur, et frondeur atrabilaire , et censeur indiscret.^? Le but du Misanthrope de Molière est la tolérance sociale.. « C'est, de tous ses ouvrages, celui où il a représenté d'une manière plus générale les travers de l'humanité ; il est sorti dans cette pièce, plus que dans les autres, du cercle étroit des ridicules et des mœurs de son siècle ; il y a peint tous les siècles, puisqu'il y a peint le cœur humain. » -^ Malgré leur justesse, les II. 15
observations que nous venons de rapporter n'ont pu cependant détruire da*ns tous les esprits Teffet produit par les paradoxes de Rousseau. Fabre d'Églantine a repris ces paradoxes en sousœuvre dans le Fhilinte de Molière. Mais si cette comédie a gardé auprès du public quelque réputation^ elle le doit moins à son mérite récl^ qu'à la renommée même de Tœuvre immortelle en face de laquelle elle s'élevait comme une protestation, et suivaut le mot de Geoffroy, elle est àwMisanthrope ce que l'anarchie est à un bon gouvernement.
PERSONNAGES
ALCESTE, amant de Cëlimène '.
PHILINTE, ami d'Alcesie *.
ORONTB, amant de Cëlimène *.
CÉLIMÈNE, amante d'Alceste *.
ÉLIANTB. consine de Cëlimène *.
ARSINOé amie de Cëlimène *.
ACASTE', ) „„„.,.„ CLITANDBE.} ""'»"'*• BASQUE, valet de Cëlimène.
UN GARDE de la maréchaussée de Pranoc * DUBOIS, valet d'Alcesie *.
La scène se passe à Paris, dans la maison de Géiimùne.