LE PARTI DE LAMOJR
C'est l'Amour.
LE PARTI DE BACCHUS
C'est Bacchus.
» Un berger » arrive, qui se jette au milieu des deux po'-tis pour les séparer, et leur chaule ces vers :
C'esi trop, c'est trop, berpers. Eh ! pourquoi ce* dcbals? SoiifTions qu'en un parti la raison nous iisscmldu. L'Amour a dfs doiicciirs, Bacchus a des appns ; Ce sonl deux déliés qui sont fort bien ensemble; Ne les séparons pas.
LKS DEUX CHOEURS.
Mêlons donc leurs douceurs aimable-:, Mêlons nos voix dans ces lieux aj^reables, El faisons répéter aux échos d'alentour Qu'il n'est rien de plus doux que Bicclms cl l'Amour.
» Tous les danseurs se mêlent ensemble, et Ton voit parmi les bergers et les bergères quatre des suivants de Bacchus * avec des thyrses, et quatre bacchantes ^ avec des espèces de tambours de basque, qui représentent ces cribles qu'elles portoienl anciennement aui fêtes de Bacchus. De ces thyrses, les suivants frappent sur les cribles des bacchantes, et font différentes postures, pendant que les bergers e( les bergères dansent plus sérieusement.
» On peut dire que, dans cet ouvrage, le sieur de Lullt a trouvé le secret de satisfaire et de charmer tout le monde ; car jamais il n'y a rien eu de si beau et de mieux inventé. Si Ton regarde les danses, il n'y a point de pas qui ne marque Faction que les danseurs doivent faire, et dont les gestes ne soient autant de paroles qui se fassent entendre. Si Ton regarde la musique, il n'y a rien qui n'exprime parfaitement toutes les passions, et qui ne ravisse l'esprit des auditeurs. Mais ce qui n'a jamais été vu est cette harmonie de voix si agréable, cette symphonie d'instruments, cette belle union de différents chœurs, ces douces chansonnettes, ces dialogues si tendres et si amoureux, ces échos, et enfin cette conduite admirable dans toutes les parties, où, depuis les premiers récits, Ton a toujours vu que la musique s'est augmentée, et qu'enfin, après avoir commencé par une seule voix, elle a fini par un concert de plus de cent personnes, qu'on a vues, toutes à la fois sur un même théâtre, joindre ensemble leurs instruments, leurs voix et leurs pas dans un accord et une cadence qui finit la pièce, en laissant tout le monde dans une admiration qu'on ne peut assez exprimer. »
* Kcauchamp, Dolivet,C)iicanoeaa, Mayeu* ' Paysan, Manceau, Le Roy, Pesaii.
Quinze jours après la représentation de Tartuffe, qui eut lieu en 4667, il parut une lettre justificative de la pièce. Cette lettre, que Ton a attribuée avec quelque apparence de raison à Chapelle, et qui peut-être fut écrite sous les yeux de Molière, a été intégralement reproduite dans Tédition de M. Aimé Martin. Quant à nous, nous croyons devoir nous borner à en extraire ce qui se rapporte à la polémique morale qui fut soulevée par le Tartujfe.
L^auteur, après avoir fait une longue analyse de cette comédie, ajoute :
« Voilà, monsieur, quelle est la pièce qu'on a défendue ; il se peut faire qu^on ne voit pas le venin parmi les fleurs, et que les yeux des puissances sont plus épurés que ceux du vulgaire : si cela est, il semble qu'il est encore de la charité des religieux persécuteurs du misérable Panulphe de faire discerner le poison que lés autres avalent faute de le connoitre; à cela près, je ne me mêle point de juger des choses de cette délicatesse, je crains trop de me faire des affaires comme vous savez : c'est pourquoi je me contenterai de vous communiquer deux réflexions qui me sont venues dans Tesprit, qui ont peut-être été faites par peu de gens, et qui, ne touchant point le fond de la question, peuvent être proposées sans manquer au respect que tous les gens de bien doivent avoir pour les jugements des puissances légitimes.
» La première est sur Tétrange disposition d'esprit, touchant cette comédie, de certaines gens qui, supposant ou croyant de bonne foi qu'il ne s'y fait ni dit rien qui puisse en particulier faire aucun méchant effet, ce qui est le point de la question, la condamnent toutefois en général, à cause seulement qu'il y est parlé de la religion, et que le théâtre, disent-ils, n'est pas un lieu où il faille enseigner.
» 11 faut être bien enragé contre Molière pour tomber dans un égarement si visible; et il n'est point de si chétif lieu
commun où l'ardeur (le critiquer et de mordre ne se paisse retrancher, après avoir osé faire son fort d'une si misérable et si ridicule défense. Quoi I si on produit la vérité avec toute la dignité qui doit raccompagner partout; si on a prévu et évité jusqu'aux effets les moins fâcheux qui pouvoient arriver, môme par accident, de la peinture du vice , si on a pris, contre la corruption des esprits du siècle, toutes les précautions qu'une connoissance parfaite de la saine antiquité, une vénération solide pour la religion, une méditation profonde de la nature de l'ame, une expérience de plusieurs années et un travail effroyable ont pu fournir, il se trouvera après ceîa des gens capables d'un contre-sens si horrible, que de proscrire un ouvrage qui est le résultat de tant d'excellents préparatifs, par cette seule raison qu'il est nouveau de voir exposer la religion dans une salie de comédie, pour bien, pour dignement, pour discrètement, nécessairement et utilement qu'on le fasse! Je ne feins pas de voos avouer que ce sentiment me paroît un des plus considérables effets de la corruption du siècle où nous vivons : c'est par ce principe de fausse bienséance qu'on relègue la raison et la vérité dans des pays barbares et peu fréquentés, qu^on [es borne dans les écoles et dans les églises, où leur puissante vertu est presque inutile, parcequ'elles n'y sont recherchées que de ceux qui les aiment et qui les connoissent; et que, comme si on se défioit de leur force et de leur autorité, on n'ose les commettre où elles peuvent rencontrer leurs ennemis. G^est pourtant là qu'elles doivent paroitre; c'est dans les lieux les plus profanes, dans les places publiques, les tribunaux, les palais des grands seulement, que se trouve la matière de leur triomphe : et comme elles ne sont, à proprement parler, vérité et raison que quand elles convainquent les esprits, et qu'elles en chassent les ténèbres de l'erreur et de l'ignorance par leur lumière toute divine, on peut dire que leur essence consiste dans leur action ; que ces lieux où leur opération est le plus nécessaire sont leurs lieux naturels ; et qu'ainsi c^est les détruire en quelque façon, que les réduire à ne paroître que parmi leurs adorateurs. Mais passons plus avant.
» Il est certain que la religion n'est que la perfection de la raison, du moins pour la morale; qu'elle la puriOe, qu'elle l'élève, et qu'elle dissipe seulement les ténèbres que
lo péché (rorîgiiie a répandues dans le lieu de sa demeure; enfin que la religion n>st qu'une raison plus parfaite. Ce soroit êlre dans le plus déplorable aveuglement des païens, que de douter deeelte vérité. Cela étant, et puisque les philosophes les plus sensuels n'ont jamais douté que la raison ne nous fût donnée par la nature pour nous conduire en loules choses par ses lumières; puisqu'elle doit être partout aussi présente à notre ame que l'œil à notre corps, et qu'il n'y a point d'acceptions de personnes, de temps ni de lieux auprès d'elle; qui peut douter qu'il n'en soit de même de la religion, que cette lumière divine, infinie comme elle est par essence, ne doive faire briller partout sa clarté ; et qu'ainsi que Dieu remplit tout de lui-même, sans aucune distinction, et ne dédaigne pas d'être aussi présent dans les lieux du monde les plus infâmes, que dans les lieux augustes et les plus sacrés, aussi les vérités saintes qu'il lui a plu de manifester aux hommes ne puissent être publiées dans tous les temps et dans tous les lieux où il se trouve dos oreilles pour les entendre et des cœurs pour recevoir la grâce qui les fait chérir?
» Loin donc, loin d'une ame vraiment chrétienne ces indignes ménagements et ces cruelles bienséances qui voudroient nous empêcher de travailler à la sanctification de nos frères partout où nous le pouvons ! la charité ne souffre point de borne ; tous lieux, tous temps lui sont bons pour agir et faire du bien; elle n'a point d'égard à sa dignité, quand il y va de son intérêt; et comment pourroit-elle en avoir, puisque, cet intérêt consistant, comme il fait, à convertir les méchants, il faut qu'elle les cherche pour les combattre, et qu'elle ne peut U»s trouver pour l'ordinaire que dans des lieux indignes d'elle?
» 11 ne faut pas donc qu'elle dédaigne de paroitre dans ces lieux, et qu'elle ait si mauvaise opinion d'elle-même que de penser qu'elle puisse être avilie en s'humiliant. Les grands du monde peuvent avoir ces basses considérations, eux de qui toute la dignité est empruntée et relative, et qui ne doivent être vus que de loin et dans toute leur parure pour conserver leur autorité, de peur qu'étant vus de près et à nu, on ne découvre leurs taches, et qu'on ne reconnoisse leur petitesse naturelle. Qu'ils ménagent avec avarice le foible caractère de grandeur qu'ils peuvent avoir; qu'ils
choisissent scrupuleusement les jours qui le font davantage briller ; qu'ils se gardent bien de se commettre jamais en des lieux qui ne contribuent pas à les faire paroitre élevés et parfaits ; à la bonne heure : mais que la charité redoute les mêmes inconvénients; que cette souveraine des âmes chrétiennes appréhende de voir sa dignité diminuée en quelque lieu qu'il lui plaise de se montrer, c'est ce qui ne se peut penser sans crime; et comme on a dit autrefois que plutôt que Caton fût vicieui, l'ivrognerie seroit une vertu, on peut dire avec bien plus de raison que les lieux les plus infâmes seroient dignes de la présence de cette reine, plutôt que sa présence dans ces lieui pût porter aucune atteinte à sa dignité.
w En effet, monsieur, car ne croyez pas que j'avance ici des paradoxes, c'est elle qui les rend dignes d'elle, ces lieux si indignes en eux-mêmes : elle fait, quand il lui plaît, un temple d'un palais, un sanctuaire d'un théâtre, et un séjour de bénédictions et de grâces d'un lieu de débauche et d'abomination. Il n'est rien de si profane qu'elle ne sanctifie, de si corrompu qu'elle ne purifie, de si méchant qu'elle ne rectifie, rien de si extraordinaire, de si inusité et de si nouveau qu'elle ne justifie. Tel est le privilège de la vérité produite par cette vertu, le fondement de toutes les autres vertus.
» Je sais que le principe que je prétends établir a ses modifications comme tous les autres; mais je soutiens qu'il est toujours vrai et constant, quand il ne s^agit que de parler comme ici. La religion a ses lieux et ses temps affectés pour ses sacrifices, ses cérémonies et ses autres mystères; on ne peut les transporter ailleurs sans crime ; mais ses vérités, qui se produisent par la parole, sont de tous temps et de tous lieux; parceque le parler étant nécessaire en tout et partout, il est toujours plus utile et plus saint de l'employer à publier la vérité et à prêcher la vertu, qu'à quelque autre sujet que ce soit.
» L'antiquité, si sage eu toutes choses, ne l'a pas été moins dans celle-ci que dans les autres; et les païens, qui n'a voient pas moins de respect pour leur religion que nous en avons pour la nôtre, n'ont pas craint de la produire sur leurs théâtres; au contraire, connoissant de quelle importance il étoit de l'imprimer dans l'esprit du peuple, ils ont cru sage-
ment ne pouvoir mieux lui en persuader la vérité, que par les spectacles qui lui sont si agréables. C'est pour cela que leurs dieux paroissent si souvent sur la scène ; que les dénoûments, qui sont les endroits les plus importants du poème, ne se faisoient presque jamais de leur temps que par quelque divinité; et qu'il n'y avoit point de pièce qui ne fût une agréable leçon, et une preuve exemplaire de la clémence ou de la justice du ciel envers les hommes. Je sais bien qu'on me répondra que n(»tre religion a des occasions affectées pour cet effet, et que la leur n'en avoit point; mais, outre qu'on ne sauroit écouter la vérité trop souvent et en trop de lieux, l'agréable manière de Tinsinuer au théâtre est uu avantage si grand par-dessus les lieux où elle paroit avec toute son austérité, qu'il n'y a pas lieu de douter, naturellement parlant, dans lequel des deux elle fait plus d'impression.
» Ce fut pour toutes ces raisons que nos pères, dont la simplicité avoit autant de rapport avec l'Évangile que notre raffinement en est éloigné, voulant profiter à l'édification du peuple de son inclination naturelle pour les spectacles, instituèrent premièrement la comédie, pour représenter la passion du Sauveur du monde, et semblables sujets pieux. Que si la corruption qui s'est glissée daus les mœurs depuis ce temps heureux a passé jusqu'au théâtre, et Ta rendu aussi profane qu'il devoit être sacré; pourquoi, si nous sommes assez heureux pour que le ciel ait fait naître dans nos temps quelque génie capable de lui rendre sa première sainteté, pourquoi Tempècherons-nous, et ne peimeltronsnous pas une chose que nous procurerions avec ardeur, si la charité régnoit dans nos anies, et s'il n'y avoit pas tant de besoin qu'il y en a aujourd'hui parmi nous, de décrier l'hypocrisie, et de prêcher la véritable dévotion ?
» La seconde de mes réflexions est sur un fruit vérilablemeut accidentel, mais aussi très important, que non-seulement je crois qu'on peut tirer de la représentation de Vlmposteuty mais même qui en arriveroit infailliblement. C'est que jamais il ne s'est frappé un plus rude coup conlre tout ce qui s'appelle galanterie solide en termes honnêtes, que cette pièce ; et que si quelque chose est capable de mettre la fidélité des mariages à l'abri des arlifices de ses corrupteurs, c'est assurément celte comédie ; parccque les voies 11. 51
les plus ordinaires el les plus fortes par où on a coutume «raltaqaer les femmes y sont tournées en ridicule d'une manière si vi\c ot si puissante, qu*on paroilroit sans doute ridicule quand on voudroit les employer après cela, et par conséquent on ne réussiroit pas.
» Quelques-uns trouveront peut-être étranj^c ce que j'avance ici ; mais je les prie de n'en pas juger souverainement qu'ils n'aient vu représenter la pièce, ou du moins de sVn remettre à ceui qui l'ont vue; car bien loin que ce que je viens d'en rapporter suffise pour cela, je doute même si Ka lecture tout entière pourroit faire juger tout l'effet que proluit sa représentation. Je sais encore qu'on me dira que le vice dont je parle, étant le plus naturel de tous, ne manquera jamais de charmes capables de surmonter tout ce que cette comédie y pourroit attacher de ridicule; mais je réponds à cela deux choses : Tune, que dans l'opinion de tous les gens qui connoissent le monde, ce péché, moralement parlant, est le plus universel qu'il puisse être; l'autre, que cela procède beaucoup plus, surtout dans les femmes, des mœurs, de la liberté et de la légèreté de notre nation, que d'aucun penchanl naturel, étant certain que de toutes les nations civilisées il n'en est point qui y soit moins portée par le tempérament que la Françoise ; cela supposé, je suis persuadé que le degré de ridicule où c^tte pièce feroit paroitre tous les entretiens et les raisonnements qui sont les préludes naturels de la galanterie du téte-à-téle, qui est la dangereuse; je prétends, dis-je, que ce caractère de ridicule, qui seroil inséparablement attaché à ces voies et à ces acheminements de corruption, par celte représentation, seroit assez puissant et assez fort pour contre-ba lancer l'attrait qui fait donner dans le panneau les trois parts des femmes qui y donnent »