‹ Œuvres complètes de Molière. Éd. variorum collationnée sur les meilleurs textes précédée d'un précis de l'histoire du théatre en France ... de la biographie de Molière ... accompagnée de notices historiques et littéraires sur chaque comédie de MolièreChapitre 93 sur 479 · SCÈNE IX. - DONË ELVIRE, ^oiié»; DON JUAN, SGANARELLE · texte numérisé non relu

SCÈNE IX. - DONË ELVIRE, ^oiié»; DON JUAN, SGANARELLE

DONE ELVIRE

Ne soyez point surpris, don Juan, de me voir à cette heure

et dans cet équipage. Cest un motif pressant qui m'oblige à cette \isite ; et ce que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens point ici pleine de ce courroux que j'ai tantôt fait éclater ; et vous me voyez hieu changée de ce que j etois ce matin. Ce n'est plus cette doue Ëlvire qui faisoit des vœux contre vous, et dont l'ame irritée ne je(oit que menaces et ne respiroit que vengeance. Le ciel a banni de mon ame toutes ces indignes ardeurs que je senlois pour vous, tous ces transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux emportements d'un amour terrestre et grossier; et il n'a laissé dans mon cœur pour vous qu'une flamme épurée de tout le commerce des sens, une tendresse toute sainte, un amour détaché de tout, qui n'agit point pour soi, et ne se met en peine que de votre intérêt.

DON JUAN, bas, ft Sganarelle.

Tu pleures, je pense?

SGANARELLE

Pardonnez-moi.

DONE ELVIRE

C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien, pour vous faire part d'un avis du ciel, et tâcher de vous retirer du précipice où vous courez. Oui, don Juan, je sais tous les dérèglements de votre vie ; et ce même ciel, qui m'a touché le cœur et fait jeter les yeux sur les égarements de ma conduite, m'a inspiré de vous venir trouver, et de vous dire de sa part que vos offenses ont épuisé sa miséricorde , que sa colère redoutable est prête de tomber sur vous, qu'il est en vous de Téviter par un prompt repentir, et que peut-être vous n'avez pas encore un jour à voijs pouvoir soustraire au plus grand de tous les malheurs. Pour moi, je ne tiens plus k vous par aucun attachement du monde. Je suis revenue, grâces au ciel, de toutes mes folles pensées; ma retraite est résolue, et je ne demande qu'assez de vie pour pouvoir expier la faute que j'ai faite, et mériter, par une austère pénitence , le pardon de l'aveuglement où m'ont plongée les transports d'une passion condamnable. Mais, dans cette retraite, j'aurois une douleur extrême qu^une personne que j'ai chérie tendrement devint un exemple funeste de la justice du ciel; et ce me sera une joie incroyable, si je puis vous porter à détourner de dessus voire tête Tépou-

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vao table coap qui vous menace. De grâce, don Juan, accordez-moi, pour dernière faveur, cette douce consolation; ne me refusez point votre salut, que je vous demande avec larmes; et, si vous n'êtes point touché de votre intérêt, soyez-le au moins de mes prières, et m'épargnez le cruel déplaisir de vous voir condamner à des supplices éternels.

SGANARELLE, à part.

Pauvre femme I

DONB ELVIRE.

Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m'a été aussi cher que vous; j'ai oublié mon devoir pour vous, j'ai fait toutes choses pour vous ; et toute la récompense que je vous en demande, c'est de corriger votre vie , et de prévenir votre perte. Sauvez-vous, je vous prie, ou pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. Encore une fois, don Juan, je vous le demande avec larmes; et, si ce n'est assez des larmes d'une personne que vous avez aimée, je vous en conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher.

SGANAREUiE, à part, regardant don Xuan.

Cœur de tigre !

DONE ELYIRE.

Je m'en vais après ce discours; et voilà tout ce que j'avois à vous dire.

DON JUAN

Madame , il est tard , demeurez ici. On vous y logera le mieux qu'on pourra.

DONE ELYIRE.

Non, doû Juan, ne me retenez pas davantage.

DON JUAN

Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure.

DONE ELVIRE

Non, vous dis-je; ne perdons point de temps en discours superflus. Laissez-moi vite aller, ne faites aucune instance pour me conduire, et songez seulement à profiter de mon avis.

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