‹ Œuvres complètes de Molière. Éd. variorum collationnée sur les meilleurs textes précédée d'un précis de l'histoire du théatre en France ... de la biographie de Molière ... accompagnée de notices historiques et littéraires sur chaque comédie de MolièreChapitre 99 sur 479 · ACTE V, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE II

DON JUAN

£t pourquoi non? il y en a tant d'autres comme moi, qui se mêlent de ce métier, et qui se servent du même masque, pour abuser le monde 1

86ANARELLE.

Ahl quel homme! quel homme !

DON JUAN

Il n*y a plus de honte maintenant à cela ; Thypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d'homme de bien est le meilleur de lous les personnages qu'on puisse jouer. Aujourd'hui >, la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. C'est un art de qui Timposturc est toujours respectée ; et, quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement; mais Thypocrisie est un vice privilégié qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d'une impunité souveraine. On lie, à force de grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en ciioque un, se les attire ^ tous sur les bras; et ceux que l'on sait même agir de bonne foi là-dessus, et que chacun connoît pour être véritablement touchés, ceuxlà, dis-je, sont toujours les dupes des autres; ils donnent bonnement' dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien crois-tu que j'en connoisse, qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se font un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d'être les plus méchants hommes du monde ? On a beau savoir leurs intrigues, et les connoitre pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour cela d elre en crédit parmi les gens; et quelque bnissement de tête, un soupir mortifié, et deux roulements d'yeux, rajustent dans le monde tout ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que je veux me sauver, et mettre en sûreté mes affaires. Je ne quitterai point mes douces habitudes; mais i'aarai soin de me cacher, et me divertirai à petit bruit.

' Ce moi aujourd'hui nVxislc pas dans l'exemplaire non cartonoë de BI. do Litnipnie.

'Var. Se \fj9iu.

Mar. HauUmeiU.

Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale *, et je serai défendu par elle envers et contre tous. Enfin, c'est là le vrai moyen de faire impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai en censeur des actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et n'aurai bonne opinion que de moi. Dès qu'une fois on m'aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais, et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je ferai le vengeur des intérêts du ciel ; et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impiété, et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets, qui, sans oonnoissance de cause, crieront en public contre eux ^, qui les accableront d'injures, et les damneront hautement de leur autorité privée \ C'est ainsi qu'il faut proQter des foiblesses des hommes, et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle.

SGANARELLE

0 ciel ! qu'entends-je ici? il ne vous manquoit plus que d'être hypocrite, pour vous achever de tout point, et voilà le comble des abominations. Monsieur, cette dernière-ci m'emporte, et je ne puis m'empêcher de parler. Faites-moi tout ce qu'il vous plaira; battez-moi, assommez-moi de coups, tuez-moi, si vous voulez; il faut que je décharge mon cœur, et qu'en valet fidèle, je vous dise ce que je dois. Sachez, monsieur, que tant va la cruche à l'eau, qu'enfîn elle se brise; et, comme dit fort bien cet auteur que je ne connois pas, l'homme est en ce monde, ainsi que l'oiseau sur la branche; }a branche est allachée à l'arbre ; qui s'attache à l'arbre suit de bons préceptes; les boas préceptes valent mieux que les belles paroles; les belles paroles sont à la cour; à la couc sont les courtisans; les courtisans suivent la mode; la mode vient de la fantaisie; la fantaisie est une faculté de l'ame; l'ame est ce qui nous donne la vie; la vie finit par la mort; la mort nous fait penser au ciel; le ciel est au-dessus de la terre; la terre n'est point la mer; la mer est sujette aux

* C'est-à-dire le parti des faux dévots ; Pascal, dans U$ Provinciales, donne le même sens au mot cabale»

* Yam. Qui, sans connoisaance du cause, crieront en public après eux.

* Molière a emprunté cette pensée de la satire de Boileau à H. l'abbé Le Vayer :

Damne tous les humains de sa pleine puissance. , Cette satire fut imprimée eu 1664. Le festin de Pierre do parut qo*eo 1665.

(Aimé Martin.)

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