‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 109 sur 244 · SECOND CHANT · texte numérisé non relu

SECOND CHANT

Il y a à Gnide un antre sacré que les nymphes habitent, où la déesse rend ses oracles. La terre ne mugit point sous les pieds; les cheveux ne se dressent point sur la tête ; il n'y a point de prêtresses comme à Delphes , où Apollon agUe la Pythie ; mais Vénus elle-même écoute les mortels, sans se jouer de leurs espé rances ni de leurs craintes.

Une coquette de l'île de Crète étoit venue à Gnide; elle marchoit entourée de tous les jeunes Gnidiens : elle sourioit à l'un, parloit à l'oreille à l'autre , soutenoit son bras sur un troisième, crioità deux autres de la suivre. Elle étoit belle, et parée avec art; le son de sa voix étoit imposteur comme ses yeux. 0 ciel! que d'alarmes ne causa-t-elle point aux vraies amantes! Elle se présenta à l'oracle, aussi fière que les déesses; mais soudain nous entendîmes une voix qui sortoit du sanctuaire : « Perfide, comment oses-tu porter tes artifices jusque dans les lieux où je règne avec la candeur? Je vais te punir d'une manière Cruelle : je t'ôterai tes charmes; mais je te laisserai le cœur comme il est* Tu appelleras tous les hommes que tu verras; ils te fuiront comme une ombre plaintive, et tu mourras accablée de refus et de mépris. »

Une courtisane de Nocrétis vint ensuite toute brillante des dépouilles de ses amans : « Va, dit la déesse, tu te trompes, si tu crois faire la gloire de mon empire : ta beauté fait voir qu'il y a des plaisirs, mais elle ne les donne pas. Ton cœur est comme le fer; et, quand tu verrois mon fils même, tu ne saurois l'aimer. Va prodiguer tes faveurs aux hommes liiches qui les demandent et qui s'en dégoûtent; va leur montrer des charmes que l'on voit soudain, et que l'on perd pour toujours. Tu n'es propre qu'à faire mépriser ma puissance. »

Quelque temps après vint un homme riche qui levoit les tributs du roi de Lydie. « Tu me demandes, dit la déesse, une chose que

je ne sâurois faire, quoique je sois la déesse de Famour. Tu achètes des beautés pour les aimer; mais tu ne les aimes pas, parce que tu les achètes. Tes trésors ne te seront point inutiles; ils te senriront à te dégoûter de tout ce qu*il y a de plus charmant dans la nature. »

Un jeune homme de Doride , nommé Aristée , se présenta ensuite. Il avoit vu à Gnide la charmante Camille ; il en étoit éperdument amoureux ; il sentoit tout Texcès de son amour, et il venoit demander à Vénus qu'il pût Taimer davantage.

« Je connois ton cœur, lui dit la déesse ; tu sais aimer. J'ai trouvé Camille digne de toi : j'aurois pu la donner au plus grand roi du monde ; mais les rois la méritent moins que les bergers. »

Je parus ensuite avec Thémire. La déesse me dit : « Il n*y a point dans mon empire de mortel qui me soit plus soumis que toi. Mais que veux-tu que je fasse? Je ne saurois te rendre plus amoureux, ni Thémire plus charmante. — Ah! lui dis-je, grande déesse , j'ai mille grâces à vous demander : faites que Thémire ne pense qu'à moi; qu'elle ne voie que moi; qu'elle se réveille en songeant à moi; qu'elle craigne de me perdre quand je suis présent; qu'elle m'espère dans mon absence; que, toujours charmée de me voir, elle regrette encore tous les momens qu'elle a passés sans moi. •

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