‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 112 sur 244 · CINQUIÈME CHANT · texte numérisé non relu

CINQUIÈME CHANT

Je parloîs encore au jeune Aristée de mes tendres amours; ils lui firent soupirer les siens, je soulagea} son cœur, en le priant de me les raconter. Voici ce qu'il me dit : je n'oublierai rien; car je suis inspiré par le même dieu qui le faisoit parler :

a Dans tout ce récit vous ne trouverez rien que de très-simple : mes aventures ne sont que les sentiiiiens d'un cœur tendre , que mes peines; et , comme mon amour pour Camille fait le bonheur, il fait aussi toute l'histoire de ma vie.

a Camille est fille d'un des principaux habitansde Gnide; elle est belle; elle a une physionomie qui va se peindre dans tous les cœurs: les femmes qui font des souhaits demandent aux dieux les grâces de Camille; les hommes qui la voient veulent la voir toujours, ou craignent de la voir encore.

« Elle a une taille charmante, un air noble, mais modeste, des yeux vifs et tout prêts à être tendres, des traits faits exprès l'un pour l'autre , des charmes invisiblement assortis pour la tyrannie aes cœurs.

a Camille ne cherche point à se parer, mais elle est mieux parée que les autres fenunes.

< Elle a un esprit que la nature reAise presque toujours aux belles. Elle se prête également au sérieux et à l'enjouement. Si vous voulez, elle pensera sensément; si vous voulez, elle badinera comme les Grâces.

« Plus on a d'esprit, plus on en trouve à Camille. Elle a quelque chose de si naïf, qu'il semble qu'elle ne parle pas le langage du cœur. Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait, a les charmes de la simplicité : vous trouvez toujours une bergère naïve. Des grâces si légères , si fines , si délicates , se font remarquer , mais se font encore mieux sentir.

« Avec tout cela Camille m'aime : elle est ravie quand elle me voit, elle est fâchée quand je la quitte; et comme si je pou vois vivre sans elle, elle me fait promettra de revenir. Je lui dis toujours que je l'aime, elle me croit; je lui dis que je l'adore, elle le sait; mais elle est ravie comme si elle ne le savoit pas. Quand je lui dis qu'elle fait la félicité de ma vie, elle me dit que je fais le bonheur de la sienne. Enfin elle m'aime tant, qu'elle me feroit presque croire que je suis digne de son amour.

« 11 y avoit un mois que je vojois Camille sans oser lui dire qiie je l'aimoîs, et sans oser presque me le dire à moi-même : plus je la trouvois aimable , moins j'espérois d'être celui qui la rendroit sensible. Camille, tes charmes me touchoient; mais ils me disoient que je ne te méritois pas.

« Je cherchois partout à t'oublier ; je vouîois efl*acer de mon cœur ton adorable image. Que je suis heureux I je n'ai pu y réussir : cette image y est restée , et elle y vivra toujours.

« Je dis à Camille : « J'aimois le bruit du monde, et je cherche « la solitude ; j'avois des vues d'ambition , et je ne désire plus que ta «présence; je voulois errer sous des climats reculés , et mon cœur « n'est plus citoyen que des lieux où tu respires : tout ce qui n'est «point toi s'est évanoui de devant mes yeux* »

« Quand Camille m'a parlé de sa tendresse, elle a encore quelque chose à me dire; elle croit avoir oublié ce qu'elle m'a juré mille fois. Je suis si charmé de l'entendre que je fœns quelquefois de ne la pas croire , pour qu'elle touche encore mon cœur ; bientôt règne entre nous ce doux silence, qui est le plus doux langage des amans. -

« Quand j'ai été absent de Camille , je veux lui rendre compte de ce que j'ai pu voir ou entendre. « De quoi m'èntretiens*tu? « me dit-elle ; parle-moi de nos amours ; ou , si tu n'as rien pensé , « si tu n'as rien à me dire, cruel, laisse-moi parler; »

« Quelquefois elle me dit en m'embrassant : « Tu es triste. — << Il est vrai , lui dis-je ; mais la tristesse des amans est délicieuse : <^ je sens couler mes larmes , et je ne sais pourquoi , car tu m'aimes ; «je n'ai point de sujet de me plaindre, et je me plains. Ne me

a retire point de la langueur où je suis; laisse- moi soupirer en «< même temps mes peines et mes plaisirs.

a Dans les transports de Tamour, mon âme est trop agitée; elle « est entraînée vers son bonheur sans en jouir : au lieu qu'à présent a je goûte ma tristesse même. N*essuie point mes larmes : qu'im- « porte que je pleure, puisque je suis heureux?

« Quelquefois Camille me dit : « Aime-moi. — Oui, je t*aime.— « Hais comment m'aimes-tu? — Hélas i lui dis-je , je t*aime comme « je Vaimois : car je ne puis comparer Tamour que j'ai pour toi « qu'à celui que j'ai eu pour toi-même. »

« J'entends louer Camille par tous ceux qui la-connoissent :ces louanges me touchent comme si elles m'étoient personnelles, et j'en suis plus flatté qu'elle-même.

« Quand il y a quelqu'un avec nous, elle parle avec tant d'esprit que je suis enchanté de ses moindres paroles; mais j'aimerois encore mieux qu'elle ne dît rien.

« Quand elle fait des amitiés à quelqu'un , je voudrois être celui à qui elle fait des amitiés, quand, tout à coup, je fais réflexion que je ne serois point aimé d'elle.

« Prends garde, Camille, aux impostures des amans. Ils te diront qu'ils t'aiment, et ils diront vrai ; ils te diront qu'ils t'aiment autant que moi : mais je jure par les dieux que je t'aime davantage.

« Quand je l'aperçois de loin , mon esprit s'égare ; elle approche, et mon cœur s'agite; j'arrive auprès d'elle, et il semble que mon âme veut me quitter, que cette àme est à Camille, et qu'elle va l'animer.

« Quelquefois je veux lui dérober une faveur; elle me la refuse, et dans un instant elle m'en accorde une autre. Ce n'est point un artifice : combattue par sa pudeur et son amour, elle voudroit me tout refuser, elle voudroit pouvoir me tout accorder.

« Elle me dit : c Ne vous suffît-il pas que je vous aime? quepou- « vez-vous désirer après mon cœur? — Je désire, lui dis-je, que « tu fasses pour moi une faute que l'amour fait faire , et que le « grand amour justifie. »

«Camille, si je cesse un jour de t'aimer, puisse la parque se tromper, et prendre ce jour pour le dernier de mes jours! puisset-elle effacer le reste d'une vie que je trouverois déplorable quand je me souviendrois des plaisirs que j'ai eus en aimant! »

Aristée soupira, et se tut; et je vis bien qu'il ne cessa de parler de Camille que pour penser à elle.

Page 1