‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 2)Chapitre 36 sur 244 · CHAPITRE Xlt. S · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xlt. S

Je pourrois contiauer le parallèle en disant que , quand Caton préToyoiti Cicéron craignoit; que là où Caton espéroit, Cicéron m confioit; que le premier voyoit toujours les choses de sang-froid, l'autre au travers de cent petites passions.

Antoine fut défait à Modène : les deux consuls Hirtius et Pansa y périrent. Le sénat, qui se crut au-dessus de ses affaires, songea i abaisser Octaye, qui de son côté cessa d'agir contre Antoine, mena son armée à Rome , et se fit déclarer consul.

Voilà comment Cicéron , qui se vantoit que sa robe avoit détruit les armées d'Antoine , donna à la république un ennemi plus dangereux, parce que son nom étoit plus cher, et ses droits, en apparence, plus légitimes'.

Antoine , défait , s'étoit réfugié dans la Gaule transalpine , où il aroit été reçu par Lépidus. Ces deux hommes s'unirent avec Octave, et ils se donnèrent Tun à l'autre la vie de leurs amis et de leurs ennemis^. Lépide resta à Rome : les deux autres allèrent chercher Brutus et Cassius, et ils les trouvèrent dans ces lieux où l'on combattit trois fois pour l'empire du monde.

Bmtus et Cassius se tuèrent avec une précipitation qui nW pas excusable ; et l'on ne peut lire cet endroit de leur vie sans avoir pitié de la république , qui fut ainsi abandonnée. Caton s'étoit donné la mort à la fin de la tragédie ; ceux-ci la commencèrent en quelque façon par leur mort.

On peut donner plusieurs causes de cette coutume si générale des Komains de se donner la mort : le progrès de la secte stolque , (pùyencourageoit; l'établissement des triomphes et de l'esclavage, qui firent penser à plusieurs grands hommes qu'il ne falloit pas survivre à une défaite ; l'avantage que les accusés avoient de se don^ ner la mort plutôt que de subir un jugement par lequel leur mémoire devoit être flétrie et leurs biens confisqués'; une espèce de point d'honneur, peut-être plus raisonnable que celui qui nou« porte aujourd'hui à égorger notre ami pour un geste ou pour une P^le; enfin une grande commodité pour l'héroïsme, chacun faisant finir la pièce qu'il jouoit dans le monde , à l'endroit où il vouloit.

On pourroit ajouter, une grande facilité dans l'exécution : l'âme, tout occupée de l'action qu'elle va faire , du motif qui la détermine , do péril qu'elle va éviter, ne voit point proprement la mort, parce que la passion fait sentir, et jamais voir.

^' Il étoit héritier de César, et son fils par adoption.

^. Leur cmanté fut si insensée qu'ils ordoimèrent que chacun eût à se rtjouirdes proscriplions, sous peine de la vie. Voy.Dion.

3. « Eorum qui de se statuebant humabantur corpora, manebant tes- ■tanwnia, pretium festinandi. « (Tacite, Annales, liv. Yl, cbap. xxix.)

o() GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS.

L'amour-propre, Tamour de notre conservation, se transforme en tant de manières, et agit par des principes si contraires, qull nous porte à sacrifier notre être pour l'amour de notre être ; et tel est le cas que nous faisons de nous-mêmes, que nous consentons à cesser de vivre par un instinct naturel et obscur qui fait que nous nous aimons plus que notre vie même*.

Chap. XIII. — Auguste,

Sextus. Pompée tenoit la Sicile et la Sardaigne ; il étoit maître de la mer, et il avoit avec lui une infinité de fugitifs et de proscrits qui combattoient pour leurs dernières espérances. Octave lui fit deux guerres très-laborieuses; et, après bien des mauvais succès, il le vainquit par Tbabileté d* Agrippa.

Les conjurés avoient presque tous fini malheureusement leur vie ; et il étoit bien naturel que des gens qui étoient à la tête d'un parti abattu tant de fois, dans les guerres où l'on ne se faisoit aucun quartier, eussent péri de mort violente. De là cependant on tira la conséquence d'une vengeance céleste qui punissoit les meurtriers de César, et proscrivoit leur cause.

Octave gagna les soldats de Lépidus , et le dépouilla de la puissance du triumvirat ; il lui envia même la consolation de mener une vie obscure , et le força de se trouver , comme homme privé , dans les assemblées du peuple.

On est bien aise de voir l'humiliation de ce Lépidus. G'étoit le plus méchant citoyen qui fût djins la république , toujours le premier à commencer les troubles , formant sans cesse des projets funestes, où il étoit obligé d'associer de plus habiles gens que lui. Un auteur moderne' s'est plu à en faire l'éloge, et cite Antoine, qui, dans une de ses lettres, lui donne la qualité d'honnête homme; mais un honnête homme pour Antoine ne devoit guère Têtre pour les autres.

Je crois qu'Octave est le seul de tous les capitaines romains qui ait gagné l'afiection des soldats en leur donnant sans cesse des marques d'une lâcheté naturelle. Dans ces temps-là, les soldats faisoient plus de cas de la libéralité de leur général que de son courage. Peut-être môme que ce fut un bonhfeur pour lui de n'avoir point eu cette valeur qui peut donner l'empire, et que cela même l'y porta :.on le craignit moins. IL n'est pas impossible que les

4 . II est certain que les hommes sont devenus moins libres , moins courageux, moins portés aux grandes entreprises, qu'ils n'étoient lorsque, par celte puissance qu'on prenoit sur soi-même , on pouvoit i tous lei insians échapper i toute autre puissance.

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