Fatime, fille de Mahomet
2. Voici les noms des douze mois de l'année musulmane : maharam, saphar, rebiab 4*' et 2«, gemmadi l" et 2«, regeb, chahban, rhamazan, chalval, zilcadé, zilhagé. Le mois de maharam correspond à peu près au mois de septembre.
L'ère musulmane, on l'hégire commence le -16 juillet 622. Pour traduire une date formulée d'après l'hégire en année de J. C, il faut ajouter 622 à l'année musulmane ; et, comme l'année musulmane est lunaire, et par conséquent plus courte que la nôtre, il faut retrancher environ trois ans par siècle.
LETTRES PERSANES. i29
leurs volontés , et leur fais exécuter de même les lois du sérail;
tu trouves de la gloire à leur rendre les services les plus vils ; tu
te soumets avec respect et avec crainte à leurs ordres légitimes ;
tu les sers comme l'esclave de leurs esclaves. Mais, par un retour d'empire, tu commandes en maître comme moi-même, quand tu crains le relâchement des lois de la pudeur et de la modestie.
Souviens-toi toujours du néant d'où je t'ai fait sortir, lorsque tu étois le dernier de mes esclaves , pour te mettre en cette place et te confier les délices de mon cœur : tiens- toi dans un profond abaissement auprès de celles qui partagent mon amour ; mais faisleur en même temps sentir leur extrême dépendance. Procureleur tous les plaisirs qui peuvent être innocens ; trompe leurs inquiétudes; amuse -les par la musique, les danses, les boissons délicieuses; persuade-leur de s'assembler souvent. Si elles veulent aller à la campagne , tu peux les y mener : mais fais faire mainbasse sur tous les hommes qui se présenteront devant elles. Exhorte-les à la propreté, qui est Vimage de la netteté de l'âme : parle-leur quelquefois de moi. Je voudrois les revoir dans ce lieu charmant qu'elles embellissent. Adieu.
De Tanris, le 48 de la Inné de saphar, 47 H.
Lettre III. — Zachi a Usbek.
Nous avons ordonné au chef des eunuques de nous mener â la campagne ; il te dira qu'aucun accident ne nous est arrivé. Quand il fallut traverser la rivière et quitter nos litières, nous nous mîmes, selon la coutume, dans des boîtes : deux esclaves nous portèrent sur leurs épaules, et nous échappâmes à tous les regards.
Comment aurois-je pu vivre, cher Usbek, dans ton sérail d'Ispahan; dans ces lieux qui, me rappelant sans cesse mes plaisirs passés, irritoient tous les jours mes désirs avec une nouvelle violence? J'errois d'appartemens en appartemens, te cherchant toujours, et ne te trouvant jamais, mais rencontrant partout un cruel souvenir de ma félicité passée. Tantôt je me voyois en ce lieu où, pour la première fois de ma vie, je te reçus dans mes bras; tantôt dans celui où tu décidas cette fameuse querelle entre tes femmes. Chacune de nous se prétendoit supérieure aux autres en beauté : nous nous présentâmes devant toi , après avoir épuisé tout ce que l'imagination peut fournir de parures et d'ornemens : tu vis avec plaisir les miracles de notre art; tu admiras jusqu'où nous avoit emportées l'ardeur de te plaire. Mais tu fis bientôt céder ces charmes empruntés à des grâces plus naturelles; tu détruisis tout notre ouvrage ; il fallut nous dépouiller de ces ornemens qui
f étoient d^enus ineommodes ; il fallut pavotirê à ta ^ue dans la simplicité de la nature. Je comptai pour rien la pudeur; je nt pensai qu'à ma gloire. Heureux Usbekt que de charmes furent étalés à tes yeux l Nous te rimes longtemps errer d'enchantement en enchantemens : ton &me incertaine demeura longtemps sans se fixer ; chaque grâce nouvelle te demandoit un tribut ; nous fûmes en un moment toutes couvertes de tes baisers ; tu portas tes curieux regards dans les lieux les plus secrets ; tu nous fis passer en un instant dans mille situations différentes; toujours de nouveauy commandemens , et une obéissance toujours nouvelle. Je te l'avoue, TJsbek, une passion encore plus vive que l'ambition me fit souhaiter de te plaire. Je me vis insensiblement devenir la maîtresse de ton cœur ; tu me pris , tu me quittas ; tu revins à moi , et je sus te retenir : le triomphe fut tout pour moi, et le désespoir pour mes rivales. Il nous sembla que nous fussions seuls d&ns le monde : tout ce qui nous entouroit ne fut plus digne de nous occuper. Plût au ciel que mes rivales eussent eu le courage de rester témoixks de toutes les marques d'amour que je reçus de toi ! Si elles avoieat bien vu mes transports , elles auroient senti la différence qu'il j a de mon amour au leur ; elles auroient vu que , si elles pou voient disputer avec moi de charmes , elles ne pouvoient pas disputer ds sensibilité.... Mais où suis-je? Où m'emmène ce vain récit? C'est un malheur de n'être point aimée ; mais c'est un affront de ne l'être plus. Tu nous quittes, Ushck, pour aller errer dans des climats barbares. Quoil tu comptes pour rien l'avantage d'être aimél Hélas! tu ne sais pas même ce que tu perds! Je pousse des soupirs qui ne sont point entendus! mes larmes coulent, et tu n'en jouis pas! il semble que l'amour respire dans le sérail, et ton inse|;^sibilité t'en éloigne sans cesse! Ah! mon cher Usbek, si tu savois être heureux I
Pu sérail de Fabné, le 1\ de la lune de maharram, 4744.
Lettre IV. — Zéphis a Usbek.
 Erzeron,
Enfin ce monstre noir a résolu de me désespérer. Il veut à toute force m'êter mon esclave Zélide, Zélide qui me sert avec tant d'affection , et dont les adroites mains portent partout les ornemens et les grâces. Il ne lui suffit pas que cette séparation soit douloureuse, il veut encore qu'elle soit déshonorante. Le traître veut regarder comme criminels les motifs de ma confiance ; et parce qu'il s'ennuie derrière la porte, où je le renvoie toujours, il ose supposer qu'il a entendu ou vu des choses que je ne sais pas même imaginer! Je suis bien malheureuse! Ma retraite ni ma vertu ne sauroient me mettre à l'abri de ses soupçons extravagans : un vi)
I^ETTRKS PERÇAMES. 131
e^lairf vi^i^l m'atUquer jusque (Un3 to» coeur ^ et il faut que jt m'y défende 1 Non, j'ai trop de respect pour moi-même pour descendre jU9qu'4 dee justifications : je ne veux d'autre garant de ma conduite que toi-môme, que ton amour, que le mien, et, s'il faut te le i}X9 , ^<9r Usbel^ , que mes larmes.
Dn sérail 4^ Faimé, le 39 de la loue de mahsjrrapi, 47H .
Lettkb V. — • Rustàh a Usbsx.
A Erzeron,
Vu 68 le aajet de toutes les conrersatious d'Ispahan ; on ne parle que de ton départ. Les unes Tattribuent à une légèreté d'esprit, les autres à quelque chagrin : tes amis seuls te défendent, et ils ne persuadent personne. On ne peut comprendre que tu puisses quitter tes femmes, tes parens, tes amis, ta patrie, pour aller dans des clûnata inconnus aux Persans. La mère de Rica est inconsolable; elle te demande son iils, que tu lui as, dit- elle, enlevé. Pour moi, inpa cher Usbek, je me sens naturellement porté à approuTer lout ce que tu fais : mais je ne saurois te pardonner ton àbeeaee ; et quriques raisons que tu m'en puisses donner , mon cœur ne les goûtera jamais. Adieu. Aime-moi toujours.
IVIspahan, le S8 de la lune de rebitb ^ , 4741.
Lettre VI. — Usbek a son ami Nsesia.
4 Ispahan,
A une journée d'Érivan nous quittâmes la Perse pour entrer dans les terres de l'obéissance des Turcs. Douze jours après nous arrivâmes à Erzeron , où nous séjournerons trois ou quatre mois.
Il faut que je te l'aToue , Nessir ; j'ai senti une douleur secrète ' quand j'ai perdu la Perse de vue, et que je me suis trouvé au milieu des pelades Osmanlins. A mesure que j'entrois dans les pays de ces profones, il me sembloit que je devenois profane moimême.
Ma patrie , ma famille , mes amis , se sont présentés à mon esprit : ma tendresse s'est réveillée ; une certaine inquiétude a achevé de me troubler, et m'a fait connoître que, pour mon repos, j'avois trop entrepris.
Mais ce qui afflige le plus mon cœur, ce sont mes feounes. Je ne imis penser à elles que je ne sois dévoré de chagrin.
Ce n'est pas, Nessir, que je les aime : je me trouve à cet égard dans une insensibilité qui ne me laisse point de désirs. Dans le nombreux sérail où j'ai vécu, j'ai prévenu l'amour, et l'ai détruit par lui-même : mais, de ma froideur même, il sort une jalousie secrète qui me dévore. Je vois une troupe de femmes laissées près-
i3â LETTRES PERSANES.
que à elles-mêmes ; je n*ai que des âmes lâches qui m'en répondent. J'aurois peine à être en sûreté si mes esclaves étoient fidèles : que seroit-ce. s'ils ne le sont pas? Quelles tristes nouvelles peuvent m'en venir dans les pays éloignés que je vais parcourir ! C'est un mal où mes amis ne peuvent porter de remède : c'est un lieu dont ils doivent ignorer les tristes secrets ; et qu'y pourroient-ils faireî N'aimerois-je pas mille fois mieux une obscure impunité qu'une correction éclatante? Je dépose en ton cœur tous mes chagrins, mon cher Nessir : c'est la seule consolation qui me reste dans l'état où je suis.
D'Erzeron, le 40 de la lune de rebiab 3, 4711.
Lettre VU. — Fatmé a Usbek.
A Erxeron,
Il y a deux mois que tu es parti, mon cher Usbek ; et, dans rabattement où je suis, je ne puis pas me le persuader encore. Je cours tout le sérail comme si tu y étois; je ne suis point désabusée. Que veux-tu que devienne une femme qui t'aime, qui étoit accoutumée à te tenir dans ses bras , qui n'étoit occupée que du soin de te donner des preuves de sa tendresse, libre par Tavantage de sa naissance, esclave par la violence de son amour?
Quand je t'épousai , mes yeux n'avoient point encore vu le visage d'un homme : tu es le seul encore dont la vue m'ait été permise ' ; car je ne compte point au rang des hommes ces eunuques affreux dont la moindre imperfection est de n'être point hommes. Quand je compare la beauté de ton visage avec la difformité du leur, je ne puis m'empêcher de m'estimer heureuse. Mon imagination ne me fournit point d'idée plus ravissante que les charmes enchanteurs de ta personne. Je te le jure , Usbek , quand il me seroit permis de sortir de ce lieu où je suis enfermée par la nécessité de ma condition ; quand je pourrois me dérober à la garde qui m'environne ; quand il me seroit permis de choisir parmi tous les hommes qui vivent dans cette capitale des nations; Usbek, je te le jure, je ne choisirois que toi. Il ne peut y avoir que toi dans le monde qui mérites d'être aimé.
Ne pense pas que ton absence m'ait fait négliger une beauté qui t'est chère. Quoique je ne doive être vue de personne, et que les omemens dont je me pare soient inutiles à ton bonheur, je cherche cependant à m'entretenir dans Thabitude de plaire : je ne me couche point que je ne me sois parfumée des essences les plus délicieuses. Je me rappelle ce temps heureux où tu venois dans
4 . Les ranimes persanes sont beaucoup plus étroitement gardées que les femmes turques et les femmes indiennes.
mes bras ; un songe flatteur qui me séduit me montre ce cher objet de mon amour; mon imagination se perd dans ses désirs, eomme elle se flatte dans ses espérances. Je pense quelquefois que, dégoûté d'un pénible voyage, tu vas revenir à nous; la nuit se passe dans des songes qui n'appartiennent ni à la veille ni au sommeil : je te cherche à mes côtés, et il me semble que tu me fuis; enfin le feu qui me dévore dissipe lui-même ces enchantemens et rappelle mes esprits. Je me trouve pour lors si animée.... Tu ne le croirois pas, Usbek; il est impossible de vivre dans cet état : le feu coule dans mes veines. Que ne puis-je t'exprimer ce que je sens si bien ! et comment sens-je si bien ce que je ne puis t* exprimer? Dans ces momens, Usbek, je donnerois Tempire du monde pour un seul de tes baisers. Qu'une femme est malheureuse d'avoir des désirs si violens , lorsqu'elle est privée de celui qui peut seul les satisfaire ; que , livrée à elle-même , n'ayant rien qui puisse la distraire, il faut qu'elle vive dans l'habitude des soupirs et dans la fureur d'une passion irritée; que, bien loin d'être heureuse, elle n'a pas même l'avantage de servir à la félicité d'un autre : ornement inutile d'un sérail, gardée pour l'honneur, et non pas pour le bonheur de son époux I
Vous êtes bien cruels, vous autres hommes I Vous êtes charmés que nous ayons des désirs que nous ne puissions pas satisfaire; vous nous traitez comme si nous étions insensibles, et vous seriez bien fâchés que nous le fussions; vous croyez que nos désirs, si longtemps mortifiés, seront irrités à votre vue. Il y a de la peine à se faire aimer ; il est plus court d'obtenir de notre tempérament ce que vous n'osez espérer de votre mérite.
Adieu, mon cher Usbek, adieu. Compte que je ne vis que pour t'adorer : mon âme est toute pleine de toi ; et ton absence , bien loin de te faire oublier, anîmeroit mon amour s'il pouvoit devenir plus violent.
Du sérail d'Ispahan, le 43 de la lune de rebiab 4, 47H.
Lettre VIIL — Usbek a son ami Rustan.
A Tspahan.
Ta lettre m'a été rendue à Erzeron où je suis. Je m'étois bien douté que mon départ feroit du bruit; je ne m'en suis point mis en peine. Que veux-tu que je suive , la prudence de mes ennemis, ou la mienne?
Je parus à la cour dès ma plus tendre jeunesse ; je puis le dire, mon cœur ne s'y corrompit point : je formai même un grand dessin, j'osai y être vertueux. Dès que je connus le vice, je m'en éloignai; mais je m'en approchai ensuite pour le démasquer. Je portai la vérité jusqu'au pied du trône; j'y parlai un langage jus-
434 LETTRES PERSAUfli.
qu'alon iaeoanu; Je déconeertaiU fiattmffi etj'étoim^û 9B même temps les adorateurs et Tidole.
Mais quaud je vis que ma sincérité m*a?oit fait des eoQemis ; que je m'étois attiré la jalousie des ministres sans avoir la faveur du prince; que, dans une cour coirompue, je ne me soutenais plus que par une foible vertu , je résolus de la quitter. Je feignis un grand attachement pour les sciences ; et , 4 force de feindre , il me vint réellement. Je ne me mêlai plus d'aucunes alïaires; et je me retirai dans une maison de campagne. Mais ce parti même avait ses iaconvéniens : je restois toujours exposé à la malice de mes ennemis, et je m'étois presque ôté les moy^s de m-en garantir. Quelques avis secrets me firent penser à moi sérieusement : jerésolu9 de m'eziler de ma patrie , et ma retraite même de la cour m'en fournit un prétexte plausible. J'allai au roi ; je lui marquai l'envie que j'avois de m'instruire dans les scienpes de l'Occident; je lui insinuai qu'il pourroit tirer de l'utilité de mes voyages : je trouvai grâce devant se^ yeux; je partis, et je dérobai une victime à mes ennemis.
Voilà j Eustan , le véritable motif de mon voyage. liaisse parler Ispahan ; ne me défends que devant ceux qui m'aiment. Laisse à mes ennemis leurs interprétations malignes : je suis trop heureux que ce soit le seul mal qu'ils me puissent faire.
On parle de moi à présent : peut-être ne serai- je que trop oublié, et que mes amis.... Non, Ku$tan, je ne veux point me livrer à cette triste pensée : je leur serai toujours cher; je compte sur leur fidélité comme sur la tienne,
D'Erzeron, le 2Q de la lupe de gemmadl 2, 4714.
Lettre IX. — Ls p^kmx&r ednuqub a Imbi.
A Erzeron.
Tu suis ton ancien maître dans ses voyages; tu parcours les provinces et les royaumes; les chagrins ne sauroient faire d'impression sur toi : chaque instant te montre des choses nouvelles ; tout ce que tu vois te récrée et te fait passer le temps sans le sentir.
Il n'en est pas de même de moi qui , enfermé dans une affreuse prison, suis toujours environné des mêmes objets, et dévoré des mêmes chagrins. Je gémis accablé sous le poids des soins et des inquiétudes de cinquante années ; et , dans le cours d'une longue vie, je ne puis pas dire avoir eu un jour serein et un moment tranquille.
Lorsque mon premier maître eut formé le cruel projet de me confier ses femmes, et m'eut obligé, par des séductions soutenues de mille menaces , de me séparer pour jamais de moi-même , las
tU fènir dans 1m emplois 1m plut péniblts, j« Mmptti lacrifitr KM passions à mon repos et à ma fortune. Mallieureux que j'étois! mon esprit préoccupé me faisoit Toir le dédommagement et non pas la perte : j*eapérois que je serois délivré des atteintes de Tamour par l'Impuissance de le satisfaire. Hélas I on éteignit en moi reflet des passions sans en éteindre la cause; et, bien loin d'en kre soulagé, je me trouvai environné d'objets qui les irritoient sans cesse, rentrai dans le sérail, où tout m'inspiroit le regret de ee que J'avoîs perdu : je me sentois animé à chaque instant; mille grâces aatoreUes sembloient ne se découvrir à ma vue que pour me désoler; pour comble de malheurs , j'avois toujours devant les yeux un homme heureux. Dans ce temps de trouble, je n'ai jamais conduit une femme dans le lit de mon maître, je ne l'ai jamais déshabillée, que je ne sois rentré chez moi la rage dans le cœur, et un affreux désespoir dans Tâme.
Voilà comme j'ai passé ma misérable jeunesse. Je n'avois de confident que moi-même. Chargé d'ennuis et de chagrins, il me les ûdloit dévorer : et ces mômes femmes que j'éiois tenté de regarder avec des yeux si tendres , je ne les envisageois qu'avec des regards sévères; j'étois perdu si elles m'avoient pénétré : quel avantage n'en auroient- elles pas ^m \
Je me souviens qu'un jour que je mettois une femme dans le bain, je me fentis si transporté que je perdis entièrement la rai* son, et que j'osai porter ma main dans un lieu redoutable. Je crus é la première réflexion que ce jour étoit le dernier de mes jours. Je fus pourtant assez heureux pour échapper à mille morts; mais la beauté que j'avois faite confidente de ma foiblesse me vendit bien cher son âlence; je perdis entièrement mon autorité sur elle; et elle m'a obligé depuis à des condescendances qui m'ont exposé mille fois à perdre la vie.
Enfin les feux de la jeunesse ont passé; je suis vieux, et je me trouve, à cet égard, dans un état tranquille; je regarde les femmes avec indifférence , et je leur rends bien tous leurs mépris , et tous les tourments qu'elles m'ont fait souffrir. Je me souviens toujours que j'étois né pour les commander; et il me semble que je redeviens homme dans les occasions où je leur commande encore. Je les hais depuis que je les envisage de sens froid, et que ma raison me laisse voir toutes leurs foiblesses. Quoique je les garde pour un autre , le plaisir de me faire obéir me donne une joie secrète; quand je les prive de tout, il me semble que^ c'est pour moi et il m'en revient toujours une satisfaction indirecte : je me trouve dans le sérail comme dans un petit empire ; et mon ambition , la seule passion qui me reste , se satisfait un peu. Je vois avec plaisir que tout roule sur moi , et qu'à tous les instants je suis nécessaire ; je me charge volontiers de la haine de toutes ces femmes , qui m'af-
i36 LETTRES PERSANES.
fermit dans le poste où je suis. Aussi n'ont-elles pas affaire à un ingrat : elles me trouvent au-devant de tous leurs plaisirs les plus innocens; je me présente toujours à elles comme une barrière inébranlable; elles forment des projets, et je les arrête soudain ; je m'arme de refus; je me hérisse de scrupules; je n'ai jamais dans la bouche que les mots de devoir, de vertu, de pudeur, de modestie. Je les désespère, en leur parlant sans cesse de la foiblesse de leur sexe, et de l'autorité du maître; je me plains ensuite d'être obligé à tant de sévérité; et je semble vouloir leur faire entendre que je n'ai d'autre motif que leur propre intérêt , et un grand attachement pour elles.
Ce n'est pas qu'à mon tour je n'aie un nombre infini de désagrémens, et que tous les jours ces femmes vindicatives ne cherchent à renchérir sur ceux que je leur donne. Elles ont des revers terribles. Il y a entre nous comme un flux et un reflux d'empire et de soumission : elles font toujours tomber sur moi les emplois les plus humilians; elles affectent un mépris qui n'a point d'exemple; et, sans égard pour ma vieillesse , elles me font lever, la nuit, dix fois pour la moindre bagatelle; je suis accablé sans cesse d'ordres, de commandemens, d'emplois, de caprices; il semble qu'elles se relayent pour m'exercer, et que leurs fantaisies se succèdent. Souvent elles se plaisent à me faire redoubler de soins ; elles me font faire de fausses confidences : tantôt on vient me dire qu'il a paru un jeune homme autour de ces murs; une autre fois qu'on a entendu du bruit , ou bien qu'on doit rendre une lettre : tout ceci me trouble ; et elles rient de ce trouble ; elles sont charmées de me voir ainsi me tourmenter moi-même. Une autre fois elles m'attachent derrière leur porte, et m'y enchaînent nuit et jour. Elles savent bien feindre des maladies, des défaillances , des frayeurs: elles ne manquent point de prétexte pour me mener au point où elles veulent. Il faut, dans ces occasions, une obéissance aveugle et une complaisance sans bornes : un refus dans la bouche d'un homme comme moi seroit une chose inouïe; et si je balançois à leur obéir, elles seroient en droit de me châtier. J'aimerois autant perdre la vie, mon cher Ibbi, que de descendre à cette humiliation.
Ce n'est pas tout : je ne suis jamais sûr d'être un instant dans la faveur de mon maître, j'ai autant d'ennepies dans son cœur, qui ne songent qu'à me perdre : elles ont des quarts d'heure où je ne suis point écouté , des quarts d'heure où l'on ne refuse rien , des quarts d'heure où j'ai toujours tort. Je mène dans le lit de mon maître des femmes irritées : crois-tu que l'on y travaille pour moi , et que mon parti soit le plus fort? J'ai tout à craindre de leurs larmes, de leurs soupirs, de leurs embrassemens, et de leurs plaisirs même : elles sont dans le lieu de leurs triomphes; leurs char^
mes me deTieniient terribles : les services présens effacent dans un moment tous mes services passés; et rien ne peut me répondre d'un maître qui n*est plus à lui-môme.
Combien de fois m'est-il arrivé de me coucber dans la faveur, et de me lever dans la disgrâce l Le jour que je fus fouetté si indignement autour du sérail , qu*avois-je fait? Je laisse une femme dans les bras de mon maître : dès qu'elle le vit enflammé , elle ▼ersa un torrent de larmes; elle se plaignit, et ménagea si bien ses plaintes , qu'elles augmentoient à mesure de Tamour qu'ielle ûûsoit naître. Comment aurois-je pu me soutenir dans un moment si critique? Je fus perdu lorsque je m'y attendois le moins; je fus la victime d'une négociation amoureuse , et d'un traité que les soupirs avoient fait. Voilà , cher Ibbi , l'état cruel dans lequel j'ai toujours vécu.
Que tu es heureux 1 tes soins se bornent uniquement à la personne d'Usbek. Il t'est facile de lui plaire et de te maintenir dans sa faveur jusques au dernier de tes jours.
Du sérail d'Ispaban, le dernier de la lune de sapbar, 474 1.
. LBTTRB X. — MiRZA A SON AMI USBEK.
A Erxeron.
Tu étois le seul qui pût me dédommager de l'absence de Rica; et il n'y avoit que Rica qui pût me consoler de la tienne. Tu nous manques, Usbek : tu étois l'âme de notre société. Qu'il faut de violence pour rompre les engagemens que le cœur et l'esprit ont formés !
Nous disputons ici beaucoup ; nos disputes roulent ordinairement sur la morale. Hier on mit en question si les hommes étoient heureux par les plaisirs et les satisfactions des sens ou par la pratique de la vertu. Je t'ai souvent ouï dire que les hommes étoient nés pour être vertueux , et que la justice est une qualité qui leur est aussi propre que l'existence. Explique-moi , je te prie, ce que tu veux dire.
J'ai parlé à des moUaks, qui me désespèrent avec leurs passages de l'Alcoran : car je ne leur parle pas comme vrai croyant , mais comme homme, comme citoyen, comme père de famille. Adieu.
D'Ispahan, le dernier de la lune de sapbar, 47H.
Lettre XI. — Usbek a Mirza.
A Ispahan,
Tu renonces à ta raison pour essayer la mienne ; tu descends jusqu'à me consulter ; tu me crois capable de t'instruire. Mon cher Hirza, il y a une chose qui me flatte encore plus que la bonne
i38 ' LETTRES PERSANES.
Qpmiaa que tu as ocoiQue de mfii : $*est ton amitié «ui bi« te pi»< Qure.
Pour remplir ce que tu me preteris, j9 n'ai pas cru devoir oœployer des raisonnemens fort abstraits. Il ; a de certainea vérités qu'il ne aufôt pas dé persuader , mais qu'il faut encore faire sentir : telles sont les vérités de morale. Peut- être que ee morceau d'histoire te touchera plus qu'une philosophie subtile.
Il y avoit en Arabie un petit peuple, appelé Troglodyte, qui despendoit de ces anciens Troglodytes qui, si nous en croyons les historiens , ressembloient plus à des hêtes qu'à des hommes. Ceux-ci n'étoient point si contrefaits; ils n*étoient point velus comme des ours, ils ne siffloient point, ils avoient deux yeux; mais ils étoient si méchans et si féroces , qu'il n'y avoit parmi eux aucun principe d'équité ni de justice.
Ils avoient un roi d'une origine étrangère, qui, voulant corriger la méchanceté de leur naturel, les traitoit sévèrement; mais ils conjurèrent contre lui, le tuèrent, et exterminèrent toute la famille royale.
Le coup étant fait, ils s'assemblèrent pour choisir un gouvernement; et, après bien des dissensions, ils créèrent des magistrats. Mais à peine les eurent-ils élus, qu'ils leur devinrent insupportables; et ils les massacrèrent encore.
Ce peuple, libre de ce nouveau joug, ne consulta plus que son naturel sauvage. Tous les particulier^ convinrent qu'ils n'obéiroient plus à personne ; que chacun veilleroit uniquement à ses intérêts, sans ceux des autres.
Cette résolution unanime flattoit extrêmement tous les particuliers. Ils disoient : « Qu'ai-je affaire d'aller me tuer à travailler pour des gens dont je ne me soucie point? Je penserai uniquement à moi. Je vivrai heureux; que m'importe que les autres le soient? Je me procurerai tous mes besoins; et, pourvu que je les aie , je ne me soucie point qye tous les autres Troglodytes soient misérables. >»
On étoit dans le mois où l'on ensemence les terres ; chacun dit : « Je ne labourerai mon champ que pour qu'il me fournisse le blé qu'il me faut pour me nourrir ; une plus grande quantité me seroit inutile : je ne prendrai point de la peine pour rien. »
Les terres de ce petit royaume n'étoient pas de même nature : il y en avoit d'arides et de montagneuses; et d'autres qui, dans un terrain bas, étoient arrosées de plusieurs ruisseaux. Cette année la sécheresse fut très-grande , de manière que les terres qui étoient dans les lieux élevés manquèrent absolument, tandis que celles qui purent être arrosées furent très-fertiles : ainsi les peuples des montagnes périrent presque tous de faim par la dureté des autres, qui leur refusèrent de partager la récolte.
L'année d'ensuite fut très-pluvieuse : les lieux élevés se trouvé-
LETTRES PERBi^l^ES. 139
fini d*uae ftrtiUté «xtriiordiwrt , «t l«l Unn bMSM Curent submergées. La moitié du peuple cria une seconde fois famine ; malt C9S misérables irouyàrent 4es gens aussi durs qu'ils Tavoient été eux-mêmes.
Un des principaux babitans avoit UAe femme fort belle; son yoi- ÛQ en devint amoureux , et l'enleva : il s'émut une grande querelle; et, après bien des injures et des coups , ils convinrent de s'en remettre i la décision d'un Troglodyte qui, pendant que la ^publique subsistoit , avoit eu quelque crédit. Ils allèrent i lui , etVQttlurent lui dire leurs raisons. « Que m'importe , dit cet bomme * que cette femme soit & vous, ou & tous? J'ai mon cbamp à labou- ^^r; je n'irai peut-être pas employer mon temps à terminer vos différends et à travailler à vos affaires, tandis que je négligerai les miennes. Je yqus prie de me laisser en repos, et de ne n'importuner plas de vos querelles. « Là-dessus il les quitta, et s'en alla travailler ses terres. Le ravisseur, qui étoit le plus fort, jura qu'il mourroit plutôt que de rendre cette femme; et l'autre, pénétra de l'injustice de son voisin et de la dureté du juge, s'en retoumoit désespéré, lorsqu'il trouva dans son chemin une femme jeune et belle, qui revenoit de la fontaine : il n'avoit plus de femme, celle-là lui plut; et elle lui plut bien davantage lorsqu'il apprit que c'étoit la femme de celui qu'il avoit voulu prendre pour juge, et qui avoit été si peu sensible à son malheur. Il l'enleva , et l'emmena dans sa maison.
Il y avoit un bomme qui possédoit im champ assez fertile , qu'il cultivoit avec grand soin : deux de ses voisins s'unirent ensemble , le chassèrent de sa maison, occupèrent son champ ; ils firent entre eux une union pour se défendre contre tous ceux qui voudroient l'usurper; et effectivement ils se soutinrent par là pendant plusieurs mois. Mais un des deux, ennuyé de partager ce qu'il pouvoit avoir tout seul, tua l'autre, et devint seul maître du champ. Son empire ne fut pas long : deux autres Troglodytes vinrent l'attaquer; et il se trouva trop foible pour se défendre, et ilf^t macsaeré.
Un Troglodyte presque tout nu vit de la laine qui étoit à vendre : il en demanda le prix ; le marchand dit en lui-même : « Naturellement je ne deyrois espérer de ma laine qu'autant d'argent qu'il en faut pour acheter deux mesures de blé ; mais je la vais vendre quatre fois davantage , afin d'avoir huit mesures. » Il fallut en passer par là , et payer le prix demandé. » Je suis bien aise , dit le marchand ; j'aurai du blé à présent. » Que dites- vous? reprit l'étranger : vous avez besoin de blé? J'en ai à vendre : il n'y a que le prix qui tous étonnera peut-être ; car vous saurez que le blé est extrêmement cher , et que la famine règne presque partout : mus rendez-moi mon argent, et je vous donnerai une mesure de blé;
car je ne veux pas m*eii défaire autrement, dussiez- vous crever de faim. »
Cependant une maladie cruelle ravageoit la contrée. Un médecin habile y arriva du pays voisin, et donna ses remèdss si à propos, qu'il guérit tous ceux qui se mirent dans ses miains. Quand la maladie eut cessé , il alla chez tous ceux qu'il avoit traités demander son salaire; mais il ne trouva que des refus : il retourna dans son pays, et il y arriva accablé des fatigues d'un si long voyage. Mais bientôt après il apprit que la même maladie se faisoit sentir de nouveau , et affligeoit plus que jamais cette terre ingrate. Ils allèrent à lui cette fois, et n'attendirent pas qu'il vînt chez eux. « Allez , leur dit-il , hommes injustes , vous avez dans l'âme un poison plus mortel que celui dont vous voulez guérir; vous ne méritez pas d'occuper une place sur la terre , parce que vous n'avez point d'humanité , et que les règles de l'équité vous sont inconnues : je croirois offenser les dieux, qui vous punissent, si je m'opposois à la justice de leur colère. »
A Erzerun, le 3 de la lune de gemmadi 3, 474 4 .
Lettre XII. — Usbek au même.
 Ispahan.
Tu as vu , mon cher Mirza , comment les Troglodytes périrent par leur méchanceté môme, et furent les victimes de leurs propres injustices. De tant de familles, il n'en resta que deux qui échappèrent aux malheurs de la nation. Il y avoit dans ce pays deux hommes bien singuliers : ils avoient de l'humanité; ils connoissoient la justice ; ils aimoient la vertu ; autant liés par la droiture de leur cœur que par la corruption de celui des autres, ils voyoient la désolation générale , et ne la ressentoient que par la pitié : c'étoit le motif d'une union nouvelle. Ils travaiiloient avec une sollicitude commune pour Tinter Jt commun ; ils n'avoient de différends que ceux qu'une douce et tendre amitié faisoit naître ; et , dans l'endroit du pays le plus écarté, séparés de leurs compatriotes indignes de leur présence, ils menoient une vie heureuse et tranquille : la terre sembloit produire d'elle-même, cultivée par ces vertueuses mains.
Ils aimoient leurs femmes, et ils en étoient tendrement chéris. Toute leur attention étoit d'élever leurs enfans à la vertu. Ils leur représentoient sans cesse les malheurs de leurs compatriotes, et leur mettoient devant les yeux cet exemple si touchant; ils leur faisoient surtout sentir que l'intérêt des particuliers se trouve toujours dans l'intérêt commun; que vouloir s'en séparer, c'est vouloir se perdre; que la vertu n'est point une chose qui doive nous
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coûter; qu'il ne faut point la regarder comme un exercice pénible; et que la justice pour autrui est une charité pour nous.
Ils eurent bientôt la consolation des pères vertueux, qui est d'avoir des enfans qui leur ressemblent. Lo/ jeune peuple qui s'éleva sous leurs yeux s'accrut par d'heureux mariages : le nombre augmenta, l'union fut toujours la même; et la vertu, bien loin de s'affoiblir dans la multitude , fut fortifiée au contraire par un plus grand nombre d'exemples.
Qui pourroit représenter ici le bonheur de ces Troglodytes? Un peuple si juste devoit être chéri des dieux. Dès qu'il ouvrit les yeux pour les connoltre , il apprit à les craindre ; et la religion Tint adoucir dans les mœurs ce que la nature y avoit laissé de trop rude.
Ils instituèrent des fêtes en l'honneur des dieux. Les jeunes filles, ornées de fleurs, et les jeunes garçons, les célébroient par leurs danses et par les accords d'une musique champêtre ; on faisoit ensuite des festins , où la joie ne régnoit pas moins que la frugalité. G'étoit dans ces assemblées que parloit la nature naïve; c'est là qu'on apprenoit à donner le cœur et à le recevoir; c'est là que la pudeur virginale faisoit en rougissant un aveu surpris , mais bientôt confirmé par le consentement des pères ; et c'est là que les tendres mères se plaisoient à prévoir de loin une union douce et fidèle.
On alloit au temple pour demander les faveurs des dieux : ce n'étoit pas les richesses et une onéreuse abondance; de pareils souhaits étoient indignes des heureux Troglodytes ; ils ne savoient les désirer que pour leurs compatriotes. Ils n'étoient au pied des autels que pour demander la santé de leurs pères , l'union de leurs frères, la tendresse de leurs femmes, l'amour et l'obéissance de leurs enfans. Les filles y venoient apporter le tendre sacrifice de leur cœur, et ne leur demandoient d'autre grâce que celle de pouvoir rendre un Troglodyte heureux.
Le soir, lorsque les troupeaux quittoient les prairies, et que les boeufs fatigués avoient ramené la charrue, ils s'assembloient ; et, dans un repas frugal, ils chantoient les injustices des premiers Troglodytes, et leurs malheurs ; la vertu renaissante avec. un nouveau peuple , et sa félicité : ils chantoient ensuite les grandeurs des dieux, leurs faveurs toujours présentes aux hommes qui les implorent, et leur colère inévitable à ceux qui ne les craignent pas; ils décrivoient ensuite les délices de la vie champêtre, et le bonheur d'une condition toujours parée de l'innocence. Bientôt ifs s'abandonnoient à un sommeil que les soins et les chagrins n'in^ terrompoient jamais.
La ûature ne fournissoit pas moins à leurs désirs qu'à leurs besoins. Dans ce pays heureux la cupidité étoit étrangère • ils se
faisoient des présens, «>ù cètni qui donnoit erôyoit toujours aroir l'ayantage. Le peuple troglodyte se regardoit comme une seule famille : les troupeaux étoient presque toujoUA confondus; la seule peine qu'on s'épargnoit ordinairement, c*étoit de les partager.
D'Erzeron, le 6 de la lune de gemmadi S, 4711.
Lettre XIII. — Usbek au uémb.
Je ne saurois aàsez te parler de la vertu des Troglodytes. Un d'eux disoii un jour : « Mon père doit demain labourer son champ; je me lèverai deux heures avant lui ; et, quand il ira à son champ, il le trouvera tout labouré. »
Un autre disoit en lui-même : «Il me semble que ma sœur a du goût pour un jeune Troglodyte de nos parens; il f^ut que Je parle à mon père, et que je le détermine à faire ce mariage. »
On vint dire à un autre que des voleurs avoient enlevé son troupeau : « J'en suis bien fâché , dit-il ; car il y avoit une génisse toute blanche que je voulois offrir aut dieux, »
On entendoit dire à un autre t « Il faut que j'aille au temple reme^éier les dieux ; car mon frère , que mon père aime tant , et que je chéris si fort, a recouvré la santé. »
Ou bien : c II y a un champ qui touche celui de mon père, et ceux qui le cultivent sont tous les jours exposés aux ardeurs du soleil; il faut que j'aille y planter deux arbres, afin que ces pauvres gens puissent aller quelquefois se reposer sous leur ombre. »
Un jour que plusieurs Troglodytes étoient assemblés, un vieillard parla d*un jeune homme qu'il soupçonnoit d'avoir commis une mauvaise action, et lui en fît des reproches, oc Nous ne croyons pas qu'il ait commis ce crime, dirent les jeunes Troglodytes; mais, s'il l'a fait, puisse-t-il mourir le dernier de sa famille! »
On vint dire à un Troglodyte que des étrangers avoient pillé sa maison et avoient tout emporté. « S'ils n'étoient pas injustes , répon* dit-il, je souhaiterois que les dieux leur en donnassent un plus long usage qu'à moi. »
Tant de prospérités ne furent pas regardées sans envie : les peuples voisins s'assemblèrent ; et, sous un vain prétexte, ils résolurent d'enlever leurs troupeaux. Dès que cette résolution fut connue , les Troglodytes envoyèrent au-devant d'eux des ambassadeurs, qui leur parlèrent ainsi :
« Que vous ont fait les Troglodytes? Ont-ils enlevé vos femmes, dérobé vos bestiaux, ravagé vos campagnes? Non : nous sommes Justes, et nous craignons les dieux. Que voulez- vous donc de nous? Voulez-vous de la laine pour vous faire des habits? Voulez- vous du lait de nos troupeaux, ou des fruits de nos terres? Posez bas les armes ; venez au milieu de nous , et nous vous donnerons de toul
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cets. Hais nous jurons , jMir ce cfull y a de plas sacré , que , si TOUS ^trez dans tios terres comme ennemis, nous vous regarderons comme un peuple injuste , et que nous vous traiterons comme des bétes farouches. »
Ces paroles furent renvoyées ayec mépris ; ces peuples sauvages entrèrent armés dans la terre, des Troglodytes , quMls ne croyoient défendus que par leur innocence.
Mais ils étoient bien disposés à la défense. Hs avoient mis leurs femmes et leurs enfans au milieu d*eux. Us fUrent étonnés de Tinjustice de leurs ennemis, et non pas de leur nombre. Une ardeur nou?elle s'étoit emparée de leur cœur : Tun rouloit mourir pour son père, un autre pour sa femme et ses ènfans, celui-ci pour ses frères, celui-là pour ses amis, tous pour le peuple troglodyte; la place de celui qui expiroit étoit d'abord prise par un autre, qui, outre la cause commune, avoit encore une mort particulière à venger.
Tel fut le combat de Tinjustice et de la vertu. Ces peuples lâches, qui ne cherchoient que le butin, n'eurent pas honte de fuir; et ils cédèrent à la vertu des Troglodytes, même sans en être touchés.
D'BrieroB, le 9 de la lune de gemmaéa s, 474 f .
Lettre XIV. — Usbek au mêmb.
Comme le peuple grossissoit tous les jours, les Troglodytes crurent qu'il étoit à propos de se choisir un roi : ils convinrent qu'il falloit déférer la couronne à celui qui étoit le plus juste ; et ils jetèrent tous les yeux sur un vieillard vénérable par son âge et par une longue vertu. Il n'avoît pas voulu se trouver à cette assemblée; il s'étoit retiré dans sa maison le cœur serré de tristesse.
Lorsqu'on lui envoya des députés pour lui apprendre le choix qu'on avoit fait de lui : « A Dieu ne plaise , dit-il , que je fasse ce tort aux Troglodytes, que l'on puisse croire qu'il n'y a personne parmi eux de plus juste que moi I Vous me déférez la couronne ; et, si vous le voulez absolument, il faudra bien que je la prenne ; mais comptez que je mourrai de. douleur d'avoir vu en naissant les Troglodytes Ûbres, et de les voir aujourd'hui assujettis. » A ces mots il se mit à répandre un torrent de larmes. « Malheureux jour I disoit-il; et pourquoi ai-je tant vécu? » Puis il s'écria d'une voix sévère : « Je vois bien ce que c'est, ô Troglodytes ( votre vertu commence à vous peser. Dans Tétat où vous êtes, n'ayant point de chef, il faut que vous soyez vertueux malgré vous ; sans cela vous ne sauriez subsister, et vous tomberiez dans le malheur de vos premiers pères. Mais ce joug vous paroît trop dur : vous aimez mieux être soumis à un prince , et obéir à ses lois moins rigides que vos mœurs. Vous
savez qae pour lors vous pourrez contenter votre ambition , acqnè* rir des richesses et languir dans une lâche volupté; et que, pourvu que vous évitiez de tomber dans les grands crimes , vous n*aurez pas besoin de la vertu. » Il s'arrêta un moment, et ses larmes coulèrent plus que jamais. « Et que prétendez-vous que je fasse ? Comment se peut-il que je commande quelque chose à un Troglodyte? Voulez-vous qu'il fasse une action vertueuse, parce que je la lui commande, lui qui la ferbit tout de même sans moi, et par le seul penchant de la nature ? 0 Troglodytes i je suis à la fin de mes jours, mon sang est glacé dans mes veines, je vais bientôt revoir vos sacrés aïeux : pourquoi voulez-vous que je les afflige , et que je sois obligé de leur dire que je vous ai laissés sous un autre joug que celui de la vertu. »
D'Erzeron, le 40 de la lune de gemmadi 2, 4714.
Lettre XV. — Le premier eunuque a Jaron , eunuque noir.
A Erzeron.
Je prie le ciel qu'il te ramène dans ces lieux , et te dérobe à tous les dangers.
Quoique je n*aie guère jamais connu cet engagement qu*on appelle amitié, et que je me sois enveloppé tout entier dans moimême, tu m'as cependant fait sentir que j'avoîs encore un cœur; et, pendant que j'étois de bronze pour tous ces esclaves qui vivoient sous mes lois, je voyois croître ton enfance avec plaisir.
Le temps vint où mon maître jeta sur toi les yeux. Il s'en falloit bien que la nature eût encore parlé lorsque le fer te sépara de la nature. Je ne te dirai point si je te plaignis , ou si je sentis du plaisir à te voir élevé jusqu'à moi. J'apaisai tes pleurs et tes cris. Je crus te voir prendre une seconde naissance , et sortir d'une servitude où tu devois toujours obéir, pour entrer dans une servitude où tu devois commander. Je pris soin de ton éducation. La sévérité, toujours inséparable des instructions, te fit longtemps igncrer que tu m'étois cher. Tu me Tétois pourtant ; et je te dirai que je t'àimois comme un père aime son fils, si ces noms de père et de fils pou voient convenir à notre destinée.
Tu vas parcourir les pays habités par les chrétiens, qui n'ont jamais cru. Il est impossible que tu n'y contractes bien des souillures. Comment le prophète pourroit-il te regarder au milieu de tant de millions de ses ennemis? Je voudrois que mon maître fît à son retour le pèlerinage de la Mecque : vous vous purifieriez tous dans la terre des anges.
Du sérail d'Ispahan, le 40 de la lune de gemmadi 2, 4711.
LBTTBB XYI. — USBEK AU MOLLAK MÂHBMBT-ÂLI , GARDIEN
DBS TROIS TOMBEAUX >.
A Com.
Pourquoi vis-tu dans les tombeaux, divin mollak? Tu es bien fait pour le séjour des étoiles. Tu te caches sans doute de peur d'obscurcir le soleil : tu n*as point de taches comme cet astre; mais, comme lui, tu te couvres de nuages.
Ta science est un abîme plus profond que l'océan ; ton esprit est plus perçant que Zufagar, cette épée d'Hali, qui avoit deux pointes; tu sais ce qui se passe dans les neuf chœurs des puissances célestes; tu lis TAlcoran sur la poitrine de notre divin prophète; et, lorsque tu trouve^ quelque passage obscur, un ange, par son ordre, déploie ses ailes rapides, et descend du trône pour t'en révéler le secret.
Je pourrois par ton moyen avoir avec les séraphins une intime correspondance : car enfin, treizième iman, n'es-tu pas le centre où le ciel et la terre aboutissent, et le point de communication' entre l'abîme et l'empyrée?
ie suis au milieu d'un peuple profane : permets que je me purifie avec toi; souffre que je tourne mon visage vers les lieux sacrés que tu habites; distingue-moi des méchans, comme on distingue, au lever de l'aurore , le filet blanc d'avec le filet noir ; aide-moi de tes conseils; prends soin de mon âme; enivre-la de l'esprit des prophètes; nourris- la de la science du paradis, et permets que je mette ses plaies à tes pieds. Adresse tes lettres sacrées à Erzeron , où je resterai quelques mois.
D'Erzeron, le 4 1 de la lune de gemmadi 2, 4711.
Lettre XYII. — Usbek au même.
Je ne puis, divin mollak, calmer mon impatience : je ne saurois attendre ta sublime réponse. J'ai des doutes, il faut les fixer : je sens que ma raison s'égare ; ramène-la dans ie droit chemin ; viens m'éclairer, source de lumière; foudroie avec ta plume divine les difficultés que je vais te proposer; fais-moi pitié de moi-même, et rougir de la question que je vais te faire.
D'où vient que notre législateur nous prive de la chair de pourceau, et de toutes les viandes qu'il appelle immondes? D'où vient qu'il nous défend de toucher un corps mort, et que , pour purifier notre âme, il nous ordonne de nous laver sans cesse le corps? Il me semble que les choses ne sont en elles-mêmes ni pures ni im-
< . Trois tombeaux sacrés, dont le plus révélé est celui de Falime. (Éd.)
MONTESQUIEU II
pures : je ne puis concevoir aucune qualité inhérente au sujet qui puisse les rtndTt telles. La boue ne nous parolt sale que parce qu'elle blesse notre vue, ou quelque autre de nos sens; mais, en elle-même , elle ne Test pas plus que l'or et les diamans. L'idée de souillure, contractée par rattouchement d'un cadavre, ne nous est venue que d'une certaine répugnance naturelle que nous en avons. Si les corps de ceux qui ne se lavent point ne blessoient ni l'odorat ni U vue, comment auroit-on pu s'imaginer qu'ils fussent ?mpurs?
Les sens, divin moUak, doivent donc être les seuls Juges de la pureté ou de l'impureté des obascs. Mais, comme les objets n'affectent point les hommes de la même manière ; que ce qui donne une sensation agréable aux uns, en produit une dégoûtante chez les autres, il suit que le témoignage des sens ne peut servir ici de règle, à moins qu'on ne dise que chacun peut à sa fantaisie déci> ier ce point , et distinguer , pour ce qui le concerne , les choses pures d'avec celles qui ne le sont pas.
Hais cela même, sacré mollak, ne renverseroit-il pas les distinctions établies par notre divin prophète , et les points fondamentaux de la loi qui a été écrite de U main des anges ?
D'ErzeroD, le 20 de la lune de gemmadi S, 4714.
Lkttrb XVIII. — Héhâhet-Alt, serviteur des prophètes ,