‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 3)Chapitre 103 sur 158 · LETTRE CV · texte numérisé non relu

LETTRE CV

RHÉDI A USBEK

Tu m'as beaucoup parlé dans une de tes lettres des sciences et des arts cultivés en Occident. Tu me vas regarder comme un barbare; mais je ne sais si Futilité que l'on en retire dédommage les hommes du mauvais usage que l'on en fait tous les jours.

J'ai ouï dire que la seule invention des bombes, avoit ôté la liberté à tous les peuples de l'Europe. Les princes ne pouvant plus confier la garde des places aux bourgeois , qui , à la première bombe , se seroient rendus, ont eu un prétexte pour entretenir de gros corps de troupes réglées avec lesquelles ils ont dans la suite opprimé leurs sujets.

Tu sais que depuis l'invention de la poudre il n'y a plus de places imprenables , c'est - à - dire ,

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Usbek , qu'il n'y a plus d'asile sur la terre contre l'injustice et la violence.

Je tremble toujours qu'on ne parvienne à la fin à découvrir quelque secret qui fournisse une voie plus abrégée pour faire périr les hommes , détruire les peuples et les nations entières.

Tu as lu les historiens : fais-y bien attention ; presque toutesles monarchies n'ont été fondées que sur l'ignorance des arts, et n'ont été détruites que parce qu'on les a trop cultivés. L'ancien empire de Perse peut nous en fournir un exemple domestique.

Il n'y a pas long-temps que je suis en Europe ; mais j'ai ouï parler à des gens sensés des ravages de la chimie. Il semble que ce. soit un quatrième fléau qui ruine les hommes et les détruit en détail, mais continuellement; tandis que la guerre, la peste , la famine, les détruisent en gros, mais par intervalles.

Que nous a servi l'invention de la boussole et la découverte de tant de peuples, qu'à nous communiquer leurs maladies plutôt que leurs richesses? L'or et l'argent avoient été établis, par une convention générale, pour être le prix de toutesles marchandises et un gage de leur valeur, parla raison que ces métaux étoient rares et inutiles à tout autre usage. Que nous importoit-il donc qu'ils devinssent plus communs,, et que, pour marquer la valeur d'une denrée, nous eussions deux ou trois signes

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au lieu d'un? cela n'en étoit que plus incommode* Mais j d'un autre côté , cette invention a été bien pernicieuse aux pays qui ont été découverts. Les nations entières ont été détruites ; et les hommes qui ont échappé à la mort ont été réduits à une servitude si rude que le récit en fait frémir les musulmans.

Heureuse l'ignorance des enfants de Mahomet ! Aimable simplicité si chérie de notre saint prophète, vous me rappelez toujours la naïveté des anciens temps et la tranquillité qui régnoit dans le cœur de nos premiers pères !

De Venise, le 5 de la lane de Rahmazan > 17x7.

LETTRE CVL

USBEKARHÉDL A Venise.

Ou tu ne penses pas à ce que tu dis , ou bien tu fais mieux que tu ne penses. Tu as quitté ta' patrie pour t'instruire , et tu méprises toute instruction : tu viens pour te former dans un pays où l'on cultive les beaux arts, et tu les regardes comme pernicieux. Te le dirai -je, Rhédi? Je suis plus d'accord avec toi que tu ne l'es avec toi-même.

As- tu bien réfléchi à l'état barbare et malheu-

^STTRBS FERSANES IJ

a 58 UBTTkES PERSANES.

reiix où nous entraÎReroit la perte des attsi? Il n'est pas nécessaire de se l'imaginer, on peut le voir. Il y a encore des peuples sur la terre chez lesquels un singe passablement instruit pourroit vivre avec honneur ; il s'y tnouveroit à peu près à la portée des autres habitants; on ne lui trouveroît point l'esprit singulier ni le caractère bizarre; il passeroit tout comme un autre, et seroit même distingué par sa gentillesse.

Tu dis que les fondateurs d^ empires ont presque tous ignoré les arts. Je ne te nie pas que des peuples barbares n'aient pu , comme des torrents impétueux , se répandre sur la terre, et couvrir de leurs armées féroces les royaumes les plus policés: mais, prends -y garde, ils ont appris les arts , ou les ont fait exercer aux peuples vaincus; sans cela leur puissance auroit passé comme le bruit du tonnerre et des tempêtes.

Tu crains, dis -tu, que l'on n'invente quelque manière de destruction plus cruelle que celle qui est en usage. Non : si une fatale invention venoit à se découvrir, elle seroit bientôt prohibée par lé droit des gens ; et le consentement unanime des nations enseveliroit cette découverte. Il n'est point de l'intérêt des princes dé faire des conquêtes par dépareilles voies; ils doivent chercher des sujets et non pas des terres.

Tu te plains de l'invention de la poudre et des

LETTltES FERSAlfES. ' sSg

bombes ; tu trouves étrange qu'il n'y ait plus de place imprenable; c'esfrà*dire que tu trouves étrange que les guerres soient aujourd'hui terminées plus t^t qu'elles ne l'étoient autrefois.

Tu dois avoir remaïq^xé , sn lisant les histoires ^ que 9 dçpuis Tinvention de la poudre, les batailles sont beaucoup moins sanglantes qù'ellesl ne Té* toient parce qu'il n'y a presque plus de mélée^

£t quand iWe seroit trouvé quelque cas par'ti^ culier où tm art aurôit été préjudiciable ^ doit - on pour tela le rejeter? Penses^tu , Rhédi, que la re-* ligion que notre saint prophète a apportée du ciei soit pernicieuse parce qu'elle servira un jour à confoadre les perfides chrétiens?

Tu crois que les arts amollissent les peuples , et par là sont cau^ de la chute des empires. Tu parles de la ruine de celui des anciens Pertes, qui Rit FefFet de leur mollesse : mais il s'en faut bien que cet exemple décide, puisque les Grecs qui les vainquirent tant «de fois et les subjuguèrent, cultivoient les arts avec infiniment plus de soin qu'eux.

Quand on dit que les arts rendent les hommes efféminés , on ne parle pas du moins des gens qui s'y appliquent, puisqu'ils ne sont jamais dans l'oisiveté , qui de tous les vices est celm qui amollit le plus le courage.

Il n'est donc question que de ceux qui en

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jouissent. Mais comme dans un pays policé ceux qui jouissent des commodités d'un art sont obligés d'en cuïtifer un autre , à moins de se voir réduits à une pauvreté honteuse , il suit que Fôisiveté et la mollesse sont incoQipatibles avec les arts.

Paris est peut-être la ville du monde la plus sen>suelle et où l'on raffine le plus sur les plaisirs^ mais c'est peut-être celle où l'on mène une vie plus dure. Pour qù'tm homme iitve . délicieusement y il faut que cent autres travaillent sans relâche. Une femme s'est mis dans la tête ffu*elle de voit paroître à une assemblée avec une certaine parure ; il faut que dès ce moment cinquaiîte artisans ne dorment plus , et n'aient plus le loisir de boire et de manger : elle commande , et elle est obéie plus promptement que qe seroit ncjtre mo-narquey parce que l'intérêt est le plus grand monarque de la terre. .

Cette ardeur pour le travail , cette passion de s'enrichir passe de conëttion^en condition , depuis les artisans jusqu'aux grands. Personne a'aime à être plus pauvre que celui qu'il vient de voir immédiatement au de&sous de lui. Vous voyez à Paris un homme qui a de quoi vivre jusqu'au jour du jugement 9 qui travaille sans cesse et court risque d'accouccir ses jours pour amasser, dit-il , de quoi vivre.

Le même esprit gagne la nation ; on n'y voit

LETiHES FCRSA-NES. nS I

qum travail et qu'industrie. Où est donc ce peuple ef£6miné dont ta parles Hant ?

Je suppose, SJbédi, qu'on ne souffrît dans un royaume que les arts a]ftsolument nécessaires à la culture. des terres, qui sont pourtant en grand nombre , et qu'on en bannît tous ceux qui ne servent qu'à la volupté ou à la fantaisie; je le soutiens. , cet état seroft uix des plus misérables qu'il y eùj; au inonde.

Quand les, habitants, auroient assez de courage ppiar se passer de tant de choses qu'ils doivent à leurs besoins , le peuple d^périroit tous. les jours ; et l'état deviendroit si foible qu'il n'y auroit si petite puissance qui ne pût le conquérir.

Il seroit aisé d'entrer dans un long détail, et de te faire voir que les revenus des particuliers cesseroient presque ^solument, et par conséquent ceux du prince. D n'y auroit presque plus de relation de facultés entre les dtoyens; on verroit finir cette circulation de richesses et cette progression de revenus qui vient de la dépendance où sont les arts les um^ des autres; chaque particulier vivroit de sa terre , et n'en retireroit que ce qu'il lui/aut précisément pour ne pas mourir de feiim. Mais , comme ce n'est pas qu(^uefbis la vingtième partie des revenus d'un état , il faudroit que le nombre des habitants diminuât à proportion, et qu'il n'en restât que la vingtième partie.

Fais bien attention jusqu'où vont lés revenus de l'industrie. Un fonds ike produit aonueUement à son maître que la vingtième partie de sa valeur ; mais avec une pistole de eouleur un peintre fera un tableau qui lui en vaudra cinquante. On en peut dire de même des orfèvres, des ouvriers en laine , en soie , et de toutes sortes d'artisans.*

De tout ceci on doit concfure , Rhédi , que , pour qu'un prince soit puissant, il faut que ses sujets vivent dans les délices : il faut qu'il travaille à leur procurer toutes sortes de super^luités avec autant d'attention que les nécessités de la vie.

Z>c Purh, le 14 de la lone deChaIrâl , 17x7.

LETTRE CVIL

RICAAIBBEN.

A Srovrne.

]'ai vu le jeune monarque. Sa vie est bien pi»écieuse à ses sujets ; efle ne l'est pas moins à toute l'Europe par les grands troubles que sa mort pourroit produire. Mais les rois sont comme les dieux ; et pendant qu'ils vivent on doit les croire immortels. Sa physionomie est majestueuse, mais charmante : une belle éducation semble concourir avec un heureux naturel , et promet déjà un grand prince.

Oo dit que Ton ne peut jamso» ^pupitre le caractère des rois d'Occident jusqu'à ce qu'Us aient passé par les deux grandes épreuxe^ de leur maitresse et de leur confesseur. On verra bientôt I'ua et l'autre travailler à se saisir de l'écrit de celui-*cji i et il se livrera pour cela de grands combats. Car sous un jeune prince ces deu3( puissances sont toujours rivales ; mais elles se concilient et se réu* nissent sous un vieux, $ous un jeune prinpe le dervia a un rdlè bien difficile k soutenir ; la force du roi fait sa foLbless^ : mais l'autre triomphe également de sa foiblessç et de sa fo^ce.

Lorsque- j'arrivai en France je trouvai le feu roi absolument gouverné par les femmes ; et c^'* pendant, dans l'âge où il étoit y je crois que c'étoit le monarque de la terre qui en avoit le mdins besoin. J'entendis un jour une femme qui disoit : 1^ faut que l'on fasse qi^elque chose pour ce jeune colonel; sa valeur m'est connue; j'en parlerai au ministre. Une autre disoit : U est surprenant que ce jeune abbé ait été oublié^ il faut qu'il soit évéque ; il est homme de naissance , et je pourrois répondre de ses mœurs. Il ne faut pas pourtant que tu t'imagines que celles qui tenoient ces discours fussent des favorites du prince : elles ne lui avoient peut -être pas parlé deux fois en leur vie; chose pourtant très facile à faire chez les princes européens : mais c'est qu'il n'y a personne qui ait

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quelque emploi à la cour , dans Paris , ou dans les provinces , qui n'ait une femme par les mains de laquelle passent toutes les grâces et quelquefois les injustices qu'il peut faire. Ces femmes ont toutes des relations les unes avec les autres ^ et forment une espèce de république dont les membres toujours actifs se secourent. et se servent mutuellement ; c'est comme un nouvel état dans Pétat : et celui qui est à la cour, à Paris ^ et dans les provinces, qui voit agir des ministres, des magistrats, des prélats, s'il ne connoît les femmes qui les gouvernent, est comme un homme qui voit nne machine qui joue, mais qui n'en connoît point les ressorts. .

Crois-tu, Ibben, qu'une femme s'avise d'être la maîtresse d'un ministre pour coucher avec lui ? Quelle idée ! c'est pour lu!l présenter cinq ou six placets tous les matins : et la bonté de leur naturel paroît dans l'empressement qu'elles ont de faire du bien à une infinité de gens malheureux qui leur procurent ceat mille livres de rente.

On se plaint en Perse de ce que le royaume est gouverné par deux ou trois femmes : c'est bien pis en France, où les femmes en général gouvernent, et non seulement prennent en gros, mais même se partagent en détail toute l'autorité.

De Paris, le dernier de la luiie de Cfaalral, 17 17.

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