‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 3)Chapitre 131 sur 158 · LETTRE CXXXV · texte numérisé non relu

LETTRE CXXXV

RICA A

Je revins à l'heure marquée, et mon homme me mena précisément dans l'endroit où nous nous étions quittés. Voici^ me dit-il, les grammairiens, les glossateurs et les commentateurs. Mon père , lui dis- je, -tous ces^ens-là ne peuvent -ils pas se dispenser d'avoir du bon sens?. Oui, dit -il, ils le peuvent; et même il n'y paroît pas : leurs ouvrages n'en sont pas plus mauvais ; ce qui est très commode pour eux. Cela est vrai, lui dis -je; et je connois bien des philosophes qui feroient bien de s'appliquer à ces sortes de sciences.

Voilà, poursuivit -il, les orateurs qui ont Iq talent de persuader indépendamment des «aisons; et les géomètres qui obligent un homme malgré lui d'être persuadé , et le convainquent avec tyrannie.

Voici les livres de métaphysique qui traitent de si grands intérêts , et 4ans lesquels l'infini se rencontre partout ; les livres de physique qui ne trouvent pas plus de merveilleux dans l'économie du vaste univers que dans la machine la plus simple de nos artisans.

Les livres de médecine, ces monuments de la

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fragilité dé la nature et de la puissance de l'art , qui font trembler quaml ils traitent des maladies même les plus légères , tant ils nous rendent la mort présente 9 mais qui nous mettent dans une sécurité entière quand ils parlent de la vertu des remèdes comme si nou§ étions devenus immortds.

Tout près de là sont les livres d'anatpmie^ qui contiennent bien moins la description des parties du corps humain que les noms barbares qu'on leur a donnés; chose qui ne guérit ni le malade de son mal , ni le médecin de son ignorance.

Voici la chimie qui habite tantôt l'hôpital , et tantôt les petites maisons, comme des demeures qui lui sont également propres.

Voici les livres de science , ou plutôt d'ignorance occulte; tels sont ceux qui contiennent quelque espèce de diablerie : exécrables selon la plupart des geife , pitoyables seloji moi. Tels soiit encore les livres d'astrologie judiciaire. Que dites -vous, mon' père? Les livres d'astrologie judiciaire ! repartis- je avec feu; et ce sont ceux dont nous fai-» sons le plus de cas en Perse. Ils règlent toutes les actions de notre vie, «t nous déterminent dans toutes nos entreprises : les astrologues sont pro-» ** prement nos directeurs-;' ils font plus, ijs entrent dans le gouvernement de l'état. Si cda est , me dit -il, vous vivez sous un joug bien plus dur que celui de la raison : voilà le plus étrange de tous les

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empires : je plains bien une famille, e< encore plus une nation qui se laisse si fort dominer par les planètes. Nous nous servons, lui repartis-je , de l'astrologie comme vous vous servez de l'algèbre. Chaque nation a sa science, selon laquelle elle règle sa politique. Tous les astrologues ensemble n'ont jamais fait tant de sottises en nofre Perse qu'un seul de vos algébristes en a fait ici. Croye:&*' •vous que le concours foi*tuit des astres ne soit pas une règle aussi sûre que les beaux raisonnements de votre faiseift* de système ? Si l'on comptoit les voix là dessus en France et en Perse , ce séroit un beau sujet de triomphe pour l'astrologie ; vous verriez les calculateurs bien humiliés ; quel acca* blant corollaire n'en pourroit-on*pai tirer contr» eux !

Notre dispute fut interrompue , et il fallut nous quitter. *

Be Paris, le 26 de U lune de Rahiimian , 17x9.

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