RICA A NATHANAEL LÉVI, MÉDECIN JUIF
A Livourne.
Tu me demandes ce que je pense de la vertu des amidettes et de la puissance des talismans. Pourquoi t'adresses-tu à moi ? Tu es juif, et je suis mahométan ; c'esli^-dire que nous sommes tous deux bien crédules.
Je porte toujours suf moi plus de deu:^ mille passages du saint Alcoran ; j'attache à mes bras un petit paquet où sont écrits les noms de plus de deux cents dervis : ceux d'Hali, de Fatifté et de tous les purs, sbnt cachés en plus de vingt endroits de mes habits.
Cependant je ne désapprouve point ceux qui rejettent cette vertu que l'on attribue à de certaines paroles. Il nous est bien plus difficile de répondre à leurs raisonnemtnts, qu'à eux de répondre à nos expériences.
Je porte tous ces chiffons sacrés par une longue habitude pour me conformer à une pratique universelle : je crois que s'ils n'ont pas plus de vertu que les bagues et les autres ornements dont on se pare, ils n'en ont pas moins. Mais toi, tu mets
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toute ta confiance sur quelques lettres mystérieuses , et sans cette sauve- garde tu serois dans un effroi continuel.
Les hoHHnes sont bien malheureux ! ils flottent sans cesse entre de fausses espérances et des craintes ridicules; et, au lieu de s'appuyer sur la raison j ils se font des monstres qui les intimident, ou des fantômes qui les s'éduisent.
Quel effet veux -tu que produise l'arrangement de certaines lettres? quel effet veux -tu que leur dérangement puisse troubler ? quelle relation ontelles avec les vents pour apaiser les tempêtes, avec la poudre à canon pour en vaincre l'effort, avec ce que les médecins appellent l'humeur peccante et la cause morbifique des maladies, pour les guérir ?
Ce qu'il y a d'extraordinaire , c'est q ue reu y qui fatiguent leur raison pour lui faire rappocteiLde^ certains événements à des vertus occultes, n'ont pas un moindre effort à faire pour s'empêcher d'en voir la véritable cause.
Tu me diras que de certains prestiges ont fait gagner une bataille; et moi je te dirai, qu'il faut que tu t'aveugles pour ne pas trouver daqs la situation du terrain, dans le nombre ou dans le courage des soldats , dans l'expérience des capitaines, des causes suffisantes pour produire cet effet dont tu veux ignorer la cause.
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Je te passe pour un moment qu'il y ait de$ près* tiges; passe -moi à mon tour pour un moment qu'il n'y en ait point ; car cela n'est pas impossible. Ce que tu m'accordes n'empêche pas que deux armées ne puissent se battre : veux -tu que dans ce cas -là aucune des deux ne puisse remporter la victoire ?
Crois -tu que leur sort restera incertain jusqu'à ce qu'une puissance invisible vienne le déterminer, que tous les coups seront perdus^ toute la prudence vaine , et tout le courage inutile ?
Penses- tu que la mort , dans ces occasions, rendue présente de mille manières, rie puisse pas produire dans les esprits ces terreurs paniques que tu as tant de peine à expliquer? Veux -tu que dans une armée de cent mille hommes il ne puisse pas y avoir un seul homme timide ? Croistu que le découragement de celui-ci ne puisse pas produire le découragement d'un autre ; que le second , qui quitte un troisième , ne lui fasse pas bientôt abandonner un quatrième? Il n'en faut pas davantiîge pouf que le désespoir de vaincre saisisse soudain toute une armée, et la saisisse d'autant plus facilement qu'elle se trouve plus nombreuse.
Tout le monde sait et tout le monde sent que les hommes, comme toutes les créatures qui tendent à conserver leur être , aiment passionné-
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ment la vie : on sait cela en général ; et on cherche pourquoi dans une certaine occasion particulière ils ont craint de la perdre.
Quoique les livres sacrés de toutes les nations soient remplis de ces terreurs paniques ou surna^ turelles , Je n'imagine rien de sifrivole; parce que, pour s'assurer qu'un effet qui peut être produit par cent mille causes naturelles est surnaturel, il faut avoir auparavant examiné si aucune de ces causes n'a agi : ce qui est impossible.
Je ne t'en dirai pas davantage, Nathanael : il me semble que la matière ne mérite pas d'être si se-» rieusemçnt traitée.
De Paris, le 20 de la lun6.de Chahban , 1720.
P. S. Gomme je finissois, j'ai entendu crier dans la rue une lettre d'un médecin de province à un médecin de Paris ( car ici toutes les bagatelles s'impriment , se publient , et s'achètent ). J'ai cru que je ferois bien de te l'envoyer, parce qu'elle a du rapport à notre sujet '*
' L'auteur, dans le manuscrit qu*il a voit confié de son vivant aux libraires, a jugé à propos de faire des retranchements. On n*a pas cru devoir en priver le lecteur, cpi les trouvera ici en notes.
« Il y a bien des choses que je n^entends pas ; mais toi , qui es mé- « decin , tu dois entendre le langage de tes confrères. »