LETTRE CXLIV
RICA A USBEK
Je trouvai il' y a quelques jours daiis une maison de can^pagne où j'étois allé deux savants qui ont ici une grande célébrité. Leur caractère me parut admirable» La conversation du ^pr^mier, bien appréciée , se réduisoit à ceci : Ce que j'ai dit est vrai , parce que je l'ai dit. La conversation du: second portait sur autre chose : Ce q^e je n'ai pas dit n'est pas vrai , parce que je ne l'ai pas dit.
J'aimois assez le premier : car qu'un homme soit opiniâtre , cela ne me lait absolument rien ; mais qu'il soit impertinent^ cela me fait beaucoup. Le premier défend ses opinions; c'est son bien f le second attaque les opinions des autres; et c'est le bien de tout le monde.
O mon cher Usbek! que la vanité sert mal ceux qui en ont une dose plus forte que celle qui est "nécessaire pour la conservation de la nature! Ces gens là veulent être admirés à force de déplaire. Ils cherchent à être supérieurs , et ils ne sont pas seulement égaux.
Hommes modestes , venez , que je vous embrasse !
J vous faites la douceur et le charme de la vie. Vous
croyez que vous n'avez rien ; et moi je vous dis
I£TXR£S PERSANES. 879
que vous avez tout. Vous pensez que vous n'humiliez personne et vous humiliez tout le monde. Et quânS je vous compare dans mon idée avec ces hommes absolus que je vois partout , je les précipite de leur tribunal et je les mets à vos pieds.
De Pftris, le t.'ï de la lune deCbaliban, 1720.