‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 3)Chapitre 157 sur 158 · ROXANE A USBEK · texte numérisé non relu

ROXANE A USBEK

Oui, je t'ai trompé^ j'ai séduit tes eunuques ; je me suis jouée de ta jalousie , et j'ai su de ton affreux sérail faire un lieu de délices et de plaisirs.

Je vais mourir ; le poison va couler dans mes veines; car que ferois-je ici, puisque le seul homme qui me retenoit à la vie n'est plus ? Je meiu'S ; mais mon ombre s'envole bien accompagnée : je viens d'envoyer devant moi ces gardiens sacrilèges qui ont répandu le plus beau sang du moude.

Comment as-tu pensé que je fusse asse? crédule pour m'imaginer qu<ç je ne fu^se dans le monde que pour adorer tes caprices ; qu6 pendant que tu te permets tout , tu eusses le droit d'affliger tous mes désirs ? Non : j'ai pu viyre dans la sei*vitude; m^is j'ai toujours été libre. J'ai réformé tes

,lois sur celles de la nature , el mon esprit s'est toujours tenu dans l'indépendance.

Tu devrois me rendre grâces encore du sacrifice que je t'ai fait ; de ce que je me suis abaissée jusqu'à te paroître fidèle ; de ce que j'ai lâchement gardé dans mon cœur ce que j'aurois dû faire paroître à toute la terre ; enfin de ce que j'ai profané la vertu en souffrant qu'on appelât de ce nom ma soumission à tes fantaisies.

Tu étois étonné de ne point trouver en moi les transports de l'amour : si tu m'avoisbien connue, tu y aurois trouvé toute la violence de la haine*

Mais tu as eu long- temps l'avantage de croire qu'un cœur comme le mien t'étoit soumi3. Nous étions tous deux heureux c tu me croyois trompée, et je te trompois.

Ce langage sans doute te paroît nouveau. Seroit-îl possible qu'après t'avoir accablé de douleurs , je te forçasse encore d'admirer mon courage? Mais c'en est fait, le poison me consume , ma force m'abandonne; la plume me tombe des mains; je sens affoiblir jusqu'à ma haine; je me meurs.

Du sérail d'Ispahan, le 8 dé la lune de Rebiab, x, 1720.

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