‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 3)Chapitre 16 sur 158 · USBEK AU PREMIER EUNUQUE NOIR · texte numérisé non relu

USBEK AU PREMIER EUNUQUE NOIR

A son sérail dlspahan.

Tu es le gardien fidèle des plus belles femmes de Perse ; je f ai confié ce que j'avois dans le monde de plus cher : tu tiens en tes mains les clefs de ces portes fatales qui ne s'ouvrent que pour moi. Tandis que tu veilles sur ce dépôt précieux de mon cœur, il se repose et jouit d'une sécurité entière. Tu fais la gai*de dans le àilence de la nuit comme dans le tumulte du jour. Tes soins infatigables soutiennent là vertu lorsqu'elle chancelle. Si les femmes que tu gardes vouloient sortir de leur devoir, tu leur en ferois perdre l'espérance. Tu es le fléau du vice et la colonne de la fidélité.'

Tu leur commandes* et leur obéis. Tù exécutes aveuglément toutes leurs volontés, et leur fais exécuter de même les lois du sérail ; tu trouves de la gloire à leur rendre les services les plus vils ; tu te soumets avec respect et avec crainte à leurs ordres légitimes; tu les sers comme l'esdave de

leurs esclaves. Mais, par un retour d'empire, tu commandes en maître, comme moi-même, quand tu crains le relâchement des lois de la pudeur et de la modestie.

Souviens-toi toujours du néant d'où je t'ai fait sortir, lorsque tu étois le dernier de mes esclaves, pour te mettre en cette place et te confier les délices de mon cœur. Tiens-toi dans un profond abaissement auprès de celles qui partagent mon amour; mais fais-leur en même temps sentir leur extrême dépendance. Procuî^e-leur tous les plaisirs qui peuvent être innocents ; trompe leurs inquiétudes; amuse-les par la musique, les danses, les boissons délicieuses ; persuade-leur de s'assembler souvent. Si elles veulent aller à la campagne , tu peux les y mener; mais fais faire main-basse sur tous les hommes qui se présenteront devant elles. Exhorte-les à la propreté, qui est l'image de la netteté de l'ame : parle-leur quelquefois de moi. Je voudrois les revoir dans ce lieu charmant qu'elles embellissent. Adieu.

De Tamis, le i8 de la lune de Saphar 1711.

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