‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 3)Chapitre 39 sur 158 · LETTRE XXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVII

USBEKANESSIR.

A Ispahan.

Nous sommes à présent à Paris, cette superbe rivale de la ville du soleil '.

Lorsque je partis de Smyrne, je chargeai mon ami Ibben de te &ire tenir une boite où il y avoit quelques présents pour toi : tu recevras cette lettre par la même voie. Quoique éloigné de lui de cinq ou six cents lieues, je lui donne de mes nouvelles et je reçois des siennes aussi facilement que s'il étoit à Ispahan et moi à ComJ J'envoie mes lettres à Marseille, d'où il part continuellement des vaisseaux pour Smyrne : de là il envoie celles qui sont pour la Perse par les caravanes d'Arméniens qui partent tous les jours pour Ispahan.

Rica jouit d'une santé parfaite; la force de sa constitution , sa jeunesse et sa gaieté naturelle , le mettent au dessus de toulies les épreuves.

Mais pour moi je ne me porte pas bien; mon corps et mon esprit sont abattus ; je me livre à des réflexions qui deviennent tous les jours plus tristes ; ma santé, qui s'affoiblit, me tourne vers ma patrie, et me rend ce pays-ci plus étranger.

' Ispahan.

Mais, cher Nessir^ je te conjure, fais en sorte que mes femmes ignorent l'état où je suis. Si elles m'aiment, je veux épargner leurs larmes ; et si elles ne m'aiment pas, je ne veux point augmenter leur hardiesse.

Si mes eunuques me croyaient en danger^ s'ils pouvoient espérer l'impunité d'une lâche complaisance, ils cesseroient bientôt d'être sourds à la voix flatteuse de ce sexe qui se fait entendre aux rochers et remue les choses inanimées.

Adieu, Nessir. J'ai du plaisir à tè donner des marqués de ma confiance.

De Paris, le 5 de la lune de Chahban ; 171^.

LETTRE XXVIir.

RICA A***

Je vis hier une chose assez siiiguliêi'e , quoiqu'elle se passe tous les jours à Paris.

Tout le peuple s'assemble sur la fin de l'aprèsdînée, et va jouer une espèce de scène que j'ai entendu appeler comédie. Le grand mouvement est sur une estrade qu'on nomme le théâtre. Aux deux côtés on voit , dans de petits réduits qu'on nomme loges y des hommes et des femmes qui jouent ensemble des scènes muettes, à peu près comme celles qui sont en usage en notre Perse.

LCTTaVS PFnSlXfES. 5

66 I.ETTRES PERSANES.

Ici c'est une amante affligée qui exprime sa langueur; une autre, plus animée, dévore des yeux son amant qui la regarde de même : toutes les passions sont peintes sur les visages, et exprimées avec une éloquence qui, pour être muette, n'en est que plus vive. Là, les actrices ne paroissent qu'à demi -corps, et ont ordinairement un manchon , par modestie, pour cacher leurs bras. Il y a en bas une troupe de gens debout qui se moqiient de ceux qui sont en haut sur le théâtre ; et ces derniers rient à leur tour de ceux qui sont en bas.

Mais ceux qui prennent le plus de peine sont quelques gens qu'on prend pour cet effet dans un âge peu avancé, pour soutenir la fatigue. Ils sont obligés d'être partout; ils passent par des endroits qu'eux seuls connoissent, montent avec une adresse surprenante d'étage en étage ; ils sont en haut, en bas, dans toutes les loges : ils plongent, pour ainsi dire ; on les perd , ils reparoissent ; souvent ils quittent le lieu de la scène et vont jouer dans un autre : on en voit même qui, par un prodige qu'on n'auroit osé espérer de leurs béquilles, marchent et vont comme les autres. Enfin on se rend à des salles où l'on joue une comédie particulière : on commence par des révérences; on continue par des end^rassades : on dit que la connoissance la plus légère met un homme en droit d'en étouffer un autre. 11 semble que le lieu inspire de la ten-

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tÊÎTRÈS t»£RSAIC£S. 67

dresse. Ëh effet , on dit que les princesses qui y régnent ne sont point cruelles ; et , si on en excepte deux ou troia^ heures du jour où elles sont assee sauvages , on peut dire que le reste du temps elles sont traitables, et que c'est une ivresse qui les quitte aisétnent.

Tout ce que je te dis ici se passe à peu près de même dans un autre endroit qu'on nomme Y Opéra : toute la différence est qu'on parle à l'un et que l'on chante à l'autre. Un de mes amis me mena l'autre jour dans la loge où se déshabilloit une des principales actrices. Nous fîmes si bien connoissance que le lendemain je reçus d'elle cette lettre :

Monsieur,

« Je suis la plus malheureuse fille du monde ;

te j'ai toujours été la plus vertueuse actrice de

« l'Opéra. Il y a sept ou huit mois que j'étois dans la

« loge où vous me vîtes hier : comme je m'habillois

« en prêtresse de Diane , un jeune abbé vint m'y

« trouver ; et , sans respect pour mon habit blanc ,

« mon voile et mon bandeau, il me ravit mon in-

« nocence. J'ai beau lui exagérer le sacrifice que

« je lui ai fait, il se met à rire , et me soutient qu'il

« m'a trouvée très profane. Cependant je suis si

« grosse que je n'ose plus me présenter sur le

a théâtre : car je suis, sur le chapitre de l'honneur,

« d'une délicatesse inconcevable ; et je soutiens

toujours qu'à une fille bien née il est plus facile de faire perdre la vertu que la modestie. Avec cette délicatesse ^ vous jugez bien que ce jeune abbé n'eût jamais réussi, s'il ne m'avoit promis de se marier 'avec moi : un motif si légitime me fit passer sur les petites formalités ordinaires, et commencer par où j'aurois dû finir. Mais puisque son infidélité m'a déshonorée, je ne" veux plus vivre à l'Opéra, où, entre vous et moi, l'on ne me donne guère de quoi vivre : car, à présent que j'avance en âgé et que je perds du côté des charmes, ma pension, qui est toujours la même, semble diminuer tous les jours. J'ai appris par un homme de votre suite que l'on faisoit un cas infini, dans votre pays, d'une bonne danseuse, et que , si j'étois à Ispahan , ma fortune seroit aussitôt faite. Si vous vouliez m'accorder votre protection, et m'emmener avec vous dans ce pays-là, vous auriez l'avantage de faire du bien à une fille qui, par sa vertu et sa conduite, ne se rendroit pas indighe de vos bontés. Je suis... »

•» De Paris, le a 4e la lune deCbalval, 1712.

-acu.

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