‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 3)Chapitre 58 sur 158 · ZACHI A USBEK · texte numérisé non relu

ZACHI A USBEK

A Péris.

. Tai une grande nouvelle à t'apprendre : je me suis réconciliée avec Zéphis; le sérail, partagé entre nous, s'est réuni. Il ne manque que toi dans ces lieux où la paix règne : viens, mon cher Usbek , viens y faire triompher Famour.

Je donnai à Zéphis un grand festin , où ta mère , tes femmes et tes principales concubines, furent invitées ; tes tantes et plusieurs de tes cousines s'y trouvèrent aussi : elles étoient venues à cheval, couvertes du sombre nuage de leurs voiles et de leurs habits.

Le lendemain nous partîmes pour la campagae , où nous espérions être [rfus libres : nous montâmes sur nos chameaux, et nous nous mîmes quatre .dans chaque loge. Comme la partie avoit été faite brusquement , nous n'eûmes pas le temps d'envoyer à la ronde annoncer le courouc : mais le premier eunuque, toujours industrieux , prit une autre précaution ; car* il joignit à la toile qui nous empéchoit d'être vues un rideau si épais que nous ne pouvions absolument voir personne.

Quand nous fumes arrivées à cette rivière qu'il

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LETTRES PERSAJÎES. I07

Que les voyages sont embarrassants pour les

femmes ! Les hommes ne sont exposés qu'aux dan-

gers qui menacent leur vie ; et nous sommes à tous les instants dans la crainte de perdre notre vie ou notre vertu. Adieu, mon cher Usbek, je t'adorerai toujours.

Du sérail de Fatmé, le a de la lune de Rabmazan, 1713.

LETTRE XLVIII.i/

USBEK A RHÉDI

A Venise.

Ceux qui aiment à s'instruire ne sont jamais oisifs. Quoique je ne sois chargé d'aucune affaire importante, je suis cependant dana une occupation continuelle. Je passe ma vie à examiner ; j'écris le soir ce que j'ai remarqué, ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu dans la journée ; tout m'intéresse, tout m'étonne: je suis comme un enfant dont les organes encore tendres sont vivement frappés par les moindres objets.

Tu ne le croirois pas peut-être ; nous sommes reçus agréablement dans toutes les compagnies et dans toutes les sociétés. Je crois devoir beaucoup à l'esprit vif et à la gaieté naturelle de Rica , qui fait qu'il recherche tout le monde et qu'il en est

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également recherché. Notre air étranger n'offense plus personne ; nous jouissons même de la surprise où l'on est de nous trouver quelque politesse; car les François n'imaginent pas que notre climat produise des hommes. Cependant, il faut l'avouer, ils valent la peine qu'on les détrompe.

J'ai passé quelques jburs dans une maison de campagne auprès de Paris, chez un homme de considération , qui est ravi d'avoir de la compagnie chez lui. Il a une femme fort aimable , et qui joint à une grande modestie une gaieté que la vie retirée ôte toujours à nbs dames de Perse.

Étranger que j'étois, je n'avois rien de mieux à faire que d'étudier cette foule de gens qui y abordoient sans cesse, et qui meprésentoient toujours quelque chose de nouveau. Je remarquai d'abord im homme dont la simplicité me plut ; je m'attachai à lui , il s'attacha à moi ; de sorte que nous nous trouvions toujours l'un auprès de l'autre.

Un jour que, dans un grand cercle, nous nous entretenions en particulier, laissant les conversations générales à elles-mêmes : Vous trouverez peut-être en moi, lui dis-je , plus de curiosité que de politesse; mais je vous supplie d'agréer que je vous fasse quelques questions, car je m'ennuie de n'être au fait de rien et de vivre avec des gens que

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je ne saurais démêler. Mon esprit travaille depuia deux jours; il n'y a pas un seul- de ces hommes qui ne m'ait donné deux cents fois la torture; et je ne les devinerois de mille ans : ils me sont plus invisibles que les femmes de notre grand monarque. Vous n'avez qu'à dire, me répcrndit-il, et je vous instruirai de tout ce que vous souhaiterez ; d'autant mieux que je vous crois homme discret, et que vous n^abuserez pas de ma confiance.

Qui est. cet homme, lui dis-je,'^qui nous a tant parlé des repas qu'il a donnés aux grands , qui est si familier avec vos ducs, et qui parle si souvent à vos ministres, qu'on me dit* être d'un accès si difficile ? Il faut bien que ce soit un homme de qualité : mais il a la physionomie si basse qu'il ne fait guère honneur aux gens de (qualité ; et d'ailleurs je ne lui trouve point d'éducartion. Je suis étranger; mais il me semble qu'il y a en général ime certaine t/ poUtesse commune à toutes les nations ; je ne lui trouve point de celle-là : est-ce que voa gens de qualité sont plusi mal élevés que les autres ? Cet homme , me répondit-il en riant , est un fermier : il est autai^au dessus des autres par ses richesses , qu'il est au dessous de tout 1^ monde par sa nais-^ sance : il auroit la meilleure table de Pacis, «'il pouvoit se résoudre à ne manger jamais chez lui. Il est bien impertinent , comme vous voyez; mais il excelle par son cuisinier : aussi n'en est-il pas ingrat \

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car VOUS avez entendu qu'il l'a loué tout aujourd'hui.

Et ce gros homme vêtu de noir, lui dis-je , que cette dame a fait placer auprès d'elle, comment a-t*il un habit si lugubre avec un air si gai et un teint si fleuri ? il sourît gracieusement dès qu'on lui parle; sa parure est plus modeste, mais plus arrangée que celle de vos femmes. C'est, me ré-

^pondit-il , un prédicateur, et, qui pis est, un directeur. Tel que vous le voyez, il en sait plus que les maris ; il connoit le foible des femmes : elles savent aussi qu'il a le sien. Comment, dis-je, il parle tou-

^ jours de quelque chose qu'il appelle la grâce l Non pas toujours, me répondit-il : à l'oreille d'une jolie femme il parle encore plus volontiers de sa chute : il foudroie en public , mais il est doux comme un agneau en particulier. Il me semble, dis-je, qu'on le distingue beaucoup, et qu'on a de grands égards pour lui. Comment ! si on le distingue ! C'est un homme nécessaire ; il fait la douceur de la vie retirée : petits conseils , soins officieux, visites marquées; il dissipe un mal de tête mieux qu'homme du monde ; il est excellent.

Mais, si je ne vous importune pas, dites-moi qui est celui qui est vis-à-vis de nous , qui est si mal habillé, qui fait quelquefois des grimaces, et a un langage différent des autres; qui n'a pas d'esprit pour parler , mais qui parle pour avoir de

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Tesprit. C'est, me répondit-il^ un poëte, et le gro- v^ tesque du genre humain. Ces gens-là disent quHls sont nés ce qu'ils sont ; cela est vrai , et aussi ce qu'ils seront toute leur vie , c'est-à-dire presque toujours les plus ridicules de tous les hommes : aussi ne les épargne- t-on point ; on verse sur eux le mépris à pleines mains. La iisimine a fait entrer celui-ci dans cette maison; et il y est bien reçu du maître et de la maîtresse, dont la bonté et la politesse ne se démentent à l'égard de personne. Il fit leur épithalame lorsqu'ils se marièrent : c'est ce qu'il a fait de ^ieux en sa vie; car il s'est trouvé que le mariage a été aussi heureux quHl l'a prédit.

Vous ne le croiriez pas, peut-être, ajouta-t-il, entêté comme vous êtes des préjugés de l'orient r il y a parmi nous des mariages heureux , et des femmes dont la vertu est un gardien sévère. Les gens dont nous parlons goûtent entre eux une paix qui ne peut être troublée; ils sont aimés et estimés de tout le monde : il n'y a qu'une chose , c'e»t que leur bonté naturelle leur fait recevoir chez eux toute sorte de mondé ; ce qui fait qu'ils ont quelquefois mauvaise compagnie. Ce n'est pas que je les désapprouve; il faut vivre avec les hommes tels qu'ils sont : les gens qu'on dit être de si bonne compagnie ne sont souvent que ceux dont les vices sont plus raffinés; et peut-être en.

lia LETTRES PERSAITES.

est- il comme des poisons, dont les plus subtils sont aussi les plus dangereux.

Et ce vieux homme, lui dis -je tout bas, qui a l'air si chagrin ? Je l'ai pris d'abord pour un étranger ; car, outre qu'il est habillé autrement que les autres, il censure tout ce qui se fait* en France , et v/ n'approuve pas votre gouvernement. C'est un /vieux guerrier, me dil>il,qui se rend mémorable à tous ses auditeurs par la longueur de ses exploits. Il ne peut souffrir que la France ait gagné des batailles où il ne se soit pas trouvé, et qu'on vante un siège où il n'ait pas monté à la tranchée : il se croit si nécessaire à notre histoire qu'il s'imagine qu'elle finit où il a fini; il regarde quelques blessures qu'il a reçues comme la dissolution de la mpnarchie ; et, à la difiTérence des philosophes qui disent qu'on ne jouit que du présent, et que le passé n'est rien, il ne jouit au contraire que du passé, et n'existe que dans les campagnes qu'il a faites ; il respire dans les temps qui se sont écoulés , comme les héros doivent vivre dans ceux qui passeront après eux. Mais pourquoi, dis-je, a-t-il quitté le service? n ne l'a point quitté ^ me répondit-il , mais le service l'a quitté : on l'a employé dans une petite place où il racontera ses aventures le reste de ses jours; mais il n'ira jamais plus loin, le chemin des honneurs lui est fermé. Et pourquoi? lui dis-je. Nous avons une maxime en France, me répondit-il ,

c'est de n'élever jamais les officiers dont la patience a langui dans les emplois subalternes : nous les regardons comme des gens dont l'esprit s'est rétréci dans les détails, et qui, par l'habitude de petites choses, sont devenus incapables de plus grandes. Nous croyons qu'un homme qui n'a pas les qualités d'un général à trente ans ne les aura jamais; que celui qui n'a pas ce coup d'oeil qui montre tout d'un coup un terrain de plusieurs lieues dans toutes ses situations différentes, cette présence d'esprit qui fait qu€, dans une victoire, on se sert de tous ses avantages, et, dans un échec , de toutes ses ressources, n'acquerra jamais ces ta-i lents : c'est pour celatjue ngus avons des emplois brillants pour ces hommes grands et sublimes que le ciel a partagea non seulement d'un cœur mais aussi d'un génie héroïque , et des emplois subalternes pour ceux dont les talents le sont aussi. De ce nombre sont ces gens qui ont vieilli dans une guerre obscure ; ils neo^ussissent tout au plus qu'à faire ce qu'ils ont fait toute leur vie; et il ne faut point commencer à les charger dans le. temps qu'ils s'affoiblissetit.

Un moment après k curiosité me reprît, et je lui dis : Je m'engage à ne vous plus faire de questions si vous voulez encore souffrir celle-ci. Qui est ce grand jeune homme qui a des cheveux, peu d'esprit et tant d'impertinence? d'où vient qu'il

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parle plus haut que les autres , et se sait si bon gré d'être au monde ? C'est un homme à bonnes fortunes 9 me répondit-il. A ces mots^ des gens entrèrent, d'autres sortirent, on se leva, quelqu'un vint parler à mon gentilhomme, et je restai aussi peu instruit qu'auparavant Mais, un moment après, je ne sais par quel hasard ce jeune homme se trouva auprès de moi; et m'adressant la parole : U fait beau; voudriez -vous, monsieur, faire un tour dans le parterre ? Je lui répondis le plus civilement qu'il me fut possible , et nous sortîmes ensemble. Je suis venu à la campagne, me dit-0, pour faire plaisir à la maîtresse de la* maison, avec laquelle je ne suis p^s mal. Tl y a b|en certaine femme dans le nionde qui ne sera pas de bonne humeur^ mais qu'y faire ? Je vois les plus jolies femmes de Paris ; mais je ne me fixe pas à une , et je leur en donné bien à garder : car, entre vous et moi, je ne vaux pas grand'qhose. Apparemment, monsieur, lui dis-je , que Kous avez quelque charge ou quelque emploi qui vptis entpêçhe (ïêtre plus assidu^uprès d'elles PNoç, monsieur, je n'ai d'autre emploi que d# faire enrager un mari ou désespérer un père ; j'aime à alarmer une femme qui croit me teniç, et Iji mettre à deux doigts de sa perte. Nous sommes quelques jeuftes gens qui partageons ainsi tout Paris, et l'intéressoBS à nos moindres démarches. A ce que je comprends, lui dis-je, vous

faites plus de bruit que le guerrier le plus valeureux, et vous êtes plus considéré qu'un grave magistrat. Si vous étiez en Perse, vous ne jouiriez pas de tous ces avantages ; tous deviendriez plus propre à garder nos dames qu'à leur plaire. Le feu m^ monta au visage ; et Je crois qu^ , pour peu que j'eusse parlé, je n'aurois pu m'empêcher de le brusquer.

Que dis-tu d'un pays où Ton tolère de pareilles gens, et où l'on laisse vivre un homme qjui fait un tel métier; où l'infidélité, la trahison, le rapt, la perfidie et IHrijustice conduisent à la considération ; où l'on estime un homme parce qu'il Qte une fille à son père, une femme à son mari, et trouble les sociétés les plus douces et les plus saintes ? Heureux les enfants dUali, qui défendent leurs familles de l'opprobre et de la séduction ? La lumière du jour n'est pas plus pure que le feu qui brûle dans le cœur de nos femmes ^ nos filles ne pensent qu'en tremblant au jour qui doit les priver de cette vertu qui les rend semblables aux anges et aux puissances incorporelles. Terre natale et chérie, sur qui le soleil jette ses premiers regafds, tu n'es point souillée par les orimes horribles qui obligent cet astre à se cacher dès qu'il paroit dans le noir occident !

De Paris, le 4 de la lune de Rahmazan , X7i3.

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