LETTRE LUI
ZÉLIS A tSBEK.
A Paris'.
Jamaié passion n'a été plus forte et plus vive que celle de Cosron , çunuque blanc , pour mon esclave Zélide; il 1^ demande en nfariage avec tant de fureur que je ne puis la lui refaser. Et pourquoi ferois-je. de la résistance lorsque sa mère
120 LETraES PERSAJTES.
nen fait pas, et que Zélide elle-même paroit satisfaite de l'idée de Ce mariage imposteur et de l'ombre vaine qu'on lui présente?
Que veut-elle faire de cet infortuné qui n'aura d'un mari que la jalousie^ qui ne sortira de sa froideur que pom* entrer dans un désespoir inutile; qui se rappellera toujours la mémoire de ce qu'il a été , pour la Êiire souvenir de ce qu'il n'est plus ; qui toujours prêt à se donner et ne se donnant jamais^ se trompera , la trompera sans cesse, et liii fera essuyer à chaque instant tpus tes malheurs de sa condition? , . . r
£t quoi!' être toujours dans les images et dans les fantômes! ne vivre que pour imaginer! se trouver toujours auprès des plaisirs, et jamais dans les plaisirs! languisiapte dans les bras d'un malheureux, au lieu de répondre à ses soupirs, ne répondre qu'à ses regrets ! ^
Quel m'épris né doit* on pas avoir pour «un homme de cette^ espèce , fait uniquement pour gard^ , et Jamais pour posséder ! Je cherche l'amoifr^ et je ne le vois pas.
Je te parle librement, parce que tu aimes ma naïveté, et que tu préfères mon air libi^ et ma sensibilité pour les pl^sirs 4 la pudeur feinte de mes compagnes. ' '
Je t*ai ouï dire mille fois que les eunuques goûtent avec le^ femmes une sorte de volupté qui
nous est inconnue; que la nature se dédommage de ses pertes; qu'elle a des ressources qui réparent le désavantage de leur condition ; qu'on peut bien cesser d'être homme, mais non pas d'être sensible; et que, dans cet état, o«i est comme dans un troisième >. sens, où l'on ne fait pour ainsi dire que changer de plaisirs.
Si cela étoit, je trouverois Zélide moins à plaindre. C'e^t quelque chose de vivre avec des gens moins malheureux.
Donne- moi tes ordres là dessus, et fais -moi savoir si tu veux que le qiariage s'accomplkse dans le sérail. Adieu. ' -
Dm sérail d^Ispabaa, I»5 de la lune de Chnlval, 1713.
.m^<%^^%^>'Mfc»^i%»^%^^% % ^%^i^r%^>%i^ »«>%<«>««>««/«'V
OLETTRE LIV.
RICA A usbbk:
» Il »
J'étois ce matin dans mk chambre , qui, opmme tu sais, n'est séparée des autr^ que par une cloison fort mince et percée en plusieufsendroitsidesorte qu'on entend tout ce qui se dit dans la chambre voisine. Un homme ^ qui se promenoit à grands paà , disoit à «un aiitre : Je ne. sai^ ce que c'est } mais tout se tourne contre^ jnoi; il y a plus de
trois jours que je n'ai rien dit qui m'ait fait honneur ; et je me suis trouvé confondu pêlemêle dans toutes les conversations sans qu'on ait fait la moindre attention à moi, et qu'on m'ait deux fois adressé la parole, favois préparé quelques saillies pour relever mon discours; jamais on n'a voulu souffrir que je les fisse venir. Tavois un conte fort joli à faire; mais^ à mesure que j'ai voulu l'approcher, on l'a esquivé comme si on l'avoit fait exprès. J'ai quelques bons mots qui, depuis quatre jours, vieillissent dans ma tête sans que j'en aie pu faire le moindre usage. Si cela continue, je crois qu'à la fin je ^erai un sot ; il sentie que ce soit mon étoile , et que je ne puisse m'en dispenser. Hier j'avois espéré de briller avec trois ou quatre vieilles femmes qui certainement ne m'en imposent point , et je devois dire les^lus jolies choses du monde : je fus plus d'un quart d'heure à diriger ma conversation; mais elles ne tinrent jamais un propos suivi, et elles coupèrent, comme des parques fatales, le fil de tous mes discoursv Veux- tu que je te dise? la réputation de bel esprit coûte bien à soutenir. Je ne sais comment tu as fai^ pour y parvenir. 11 me vient une pensée, reprit l'autre : travaillons de concert à nous donner de l'esprit; associons-nous pour cela. Chaque jour nous nous dirons de quoi nous devons parler : et nous nous secourrons si bien
LEXTRES PERSAITES. laQ
que , si quelqu'un vient nous interrompre au milieu de nos idées , nous l'attirerons nous-mêmes; et s'il ne veut pas venir de bon gré, nous lui ferons violence. Nous conviendrons des endroits où il faudra approuver, de ceux où il faudra sourire, des autres où il faudra rire tout-à-fait et à gorge déployée. Tu verras que nous donnerons le ton à toutes les conversations, et qu'on admirera la vivacité de notre esprit et le bonheur de nos reparties. Nous nous protégerons par des signes de têtemutuels. Tu brilleras aujourd'hui, demain tu seras mon second. J'entrerai avec toi dans une maison, et je m'écrierai en te nîontrant : Il faut que je vous dise une réponse bien plaisante que monsieur vient de faire à un' homme que nous avons trouvé dans la rue. Et je me tournerai vers toi. Il ne s'y attendoit pas, il a été bien étonné. Je réciterai quelques uns de mes vers , et tu diras : J'y étois quand il les fit ; c'étoit dans un souper , et il ne rêva pas un moment. Souvent même nous nous raillerons toi et moi ; et l'on dira : Voyez comme ils s'attaquent, comme ils se défendent; ils ne s'épargnent pas : voyons comment il sortira delà : à merveille ! quelle présence d'esprit ! voilà une véritable bataille. Mais on ne dira pas que noiH nous étions escarmouches dès la veille. Il faudra acheter de certains livres , qui sont des recueils de b(His mots , composés à l'usage de ceux qui
LETTBBS PER8AVU.
l3o LETTRES PERSAITES.
n'ont point d'esprit et qui en veulent contrefaire; tout dépend d'avoir des modèles. Je veux qu'avant six mois nous soyons en état de. tenir une conven* sation d'une heure toute remplie de bons motç. Mais il faudra avoir une attention , c'est de soutenir leur fortune : ce :n'est pas assez de dire uii bon mot , il faut le répandre et le semer partout; sans cela y autant de perdu; et je t'avoue qu'il n'y a rien de si désolant que de voir une jolie dapse qu'on a 4^te mourir dans l'oreille d'im sot qui l'entend. Il est vrjii que.souv^ent il. y a tu»e compeûsation , et que nous disons aussi bien des. sottises qui passent iffcogni'io;et c'est.la seule chose qui peut nous consoler dans cette occasionv Yoilà^ mon cher, le parti qu'il nous fiut prendre* Fais ce que je te dirai , et je te promet^ ^vajat six mois une place à l'Académie : c'est pour te dire que le travail ne sera pas long; car pour Jors tu. pourras renoncer à ton art , tu s^as hoimpe d'e$prit malgré que tu en aies. On remarque en France que , dès qu'un homme entre dans une compagnie i il prend d'abord ce qu'on appelle l'esprit du corps : tu seras de même ; et je ne crains pour toi que l'embarras des applaudissements.
De Hris , \e 6 Vie la lune de ZUcadé , x 7 x4>
LETTRES PERSANES. l3l