‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 3)Chapitre 98 sur 158 · RICA A RHÉDI · texte numérisé non relu

RICA A RHÉDI

À Venise.

Je trouve les caprices de la mode, chez les François, étonnants. Ils ont oublié comment ils étoient habillés cet été ; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver ; mais surtout on ne sauroit croire combien il en coûte à un mari pour mettre sa femme à la mode. ^

Que me serviroit de te faire une description exacte de leur habillement et de leurs parures ?

LETTIIBK PERSiinES.

une mode nouvelle viendroit détruire tout mon ouvrage, comme celui de leurs ouvriers ; et avant que tu eusses reçu ma lettre, tout seroit changé.

Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne en revient aussi antique que si elle s'y étoit oubliée trente ans. Le fils méconnoit le portrait de sa mèi^ , tant l'habit avec lequel elle estpeinte lui paroît étranger; il s'imagine que c'est quelque Américaine qui y est représentée , ou que lé peintre a voulu exprimer quelqu'une de ses fantaisies.

Quelquefois les coifftires montent insensiblement , et une révolution les fait descendre tout à coup. Il a été un temps que leur hauteur immense mettoit le visage d'une femme au milieu d'elle-même; dans un autre, c'étoient les pieds qui occupoient cette place, les talons faisoient un piédestal qui les tenoit en l'air. Qui pourroit le croire ! les architectes ont été souvent obligés de hausser, de baisser et d'élargir leurs portes, selon que les parures dès femmes exigeoient d'eux ce changement; et les règles de leur art ont été asservies à ces caprices. On voit quelquefois sur un visage une quantité prodigieuse de mouches, et elles disparoissent toutes le lendemain. Autrefois les femmes avoi^it de la taille et des dents ; aujourd'hui il n'en est pas question. Dans cette changeante nation, qum qu'en disent les mau-

LETTRES PERSAITES. 24^

vais plaisants, les fiUes se trouvent autrement faites que leurs mères.

Il en est des manière et de la façon de vivre comme des modes : les François changent de moeurs selon Fâge de leur roi. Le monarque pourroit même parvenir à rendre la nation grave s'il l'avoit entrepris. Le prince imprime le carac^ tère de son esprit à la cour, la cour à U viUe, la ville aux provinces. L'ame du souverain est un moule qui donqe la forme à toutes les autres.

De Paris, le 8 de la lane de Saphar, 1717.

LETTRE C

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