‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 4)Chapitre 107 sur 168 · LETTRE LXXXI · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXI

l^ARGUM, EîyVOYÉ DE PERSE EN MOSCOVIE, A USBER,

A Paris.

De toutes les nations du monde, mon cherUsbek, il n y en a pas qui ait surpassé celle des Tartares par la gloire ou par la grandeur des conquêtes. Ce peuple est le vrai dominateur de l'univers; tous les autres semblent être faits pour le servir : il est éga« lement le fondateur et le destructeur des empires ; dans tous les temps il a donné sur la terre des marques de sa puissance ; dans tous les âges il a été le fléau des nations.

Les Tartares ont conquis deux fois la Chine, et ils la tiennent encore sous leur obéissance.

Ils dominent sur les vastes pays qui forment Fempire du Mogol.

'Maîtres de la Perse, ils sont assis sur le trône de Cyrus et de Gustaspe. Ils ont soumis la Moscovie. Sous le nom de Turcs , ils ont fait des conquêtes im-» menses dans l'Europe, l'Asie et l'Afrique; et ils dominent sur ces trois parties de l'univers.

Et pour parler de temps plus reculés , c est d'eai que sont sortis quelques-uns des peuples qui ont renversé Tempire romain.

Qu'est-ce que les conquêtes d'Alexandre jen comparaison de celles de Gengiskan ?

Il n'a manqué a cette victorieuse nation que des historiens pour célébrer la mémoire de ses merveilles.

Que d'actions immortelles ont été ensevelies dans loubli ! que d'empires par eux fondés dont nous ignorons l'origine ! Cette belliqueuse nation, uniquement occupée de sa gloire présente, sure de vaincre dans tous les temps, ne songeoit point à se signaler dans l'avenir par la mémoire de ses conquêtes passées.

De Moscou, le ^ de la lune de Rebàib , i, 1715.

LETTRE LXXXIL

RICA A IRREN, A Smyme.

Quoique les François parlent beaucoup , il y a cependant parmi eux une espèce de dervis taciturnes qu'on appelle chartreux. On dit qu'ils se coupent la langue en entrant dans le couvent; et on souhaiteroit fort que tous les autres dervis se retranchassent de même tout ce que leur profession leur rend inutile.

A propos de gens taciturnes , il y en a de bien plus singuliers que ceux-là^ et qui ont un talent bien

extraordinaire. Ce sont ceux qui savent parler sans rien dire, et qui amusent une conversation pendant « deux heures de temps sans qu'il soit possible de les déceler, d être leur plagiaire , ni de retenir un mot de ce qu'ils ont dit.

Ces sortes de gens sont adorés des femmes ; mais ils ne le sont pas tant que d'autres qui ont reçu de la nature l'aimable talent de sourire à propos, c'està-dire à chaque instant , et qui portent la grâce d'une joyeuse approbation sur tout ce qu'ils disent.

Mais ils sont au comble de l'esprit lorsqu'ils savent entendre finesse à tout, et trouver mille petits traits ingénieux dans les choses les plus communes. J'en connois d'autres qui se sont bien trouvés d'introduire dans les conversations des choses inanimées, et d'y faire parler leur habit brodé, leur perruque blonde , leur tabatière , leur canne, et leurs gants. Il est bon de commencer de la rue à se faire ' écouter par le bruit du carrosse et du marteau qui frappe rudement la porte : cet avant-propos prévient pour le reste du discours; et quand Texorde est beau, il rend supportables toutes les sottises qui viennent ensuite, mais qui par bonheur arrivent trop tard.

Je te promets que ces petits talents , dont on ne fait aucun cas chez nous , servent bien ici ceux qui sont assez heureux pour les avoir, et qu'un homme de bon sens ne brille guère devant eux.

De Paris, le ^ de la lune de Rebiaby a , I7i5.

46o LETTRES PERSANES^

Page 1