‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 4)Chapitre 11 sur 168 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

dignités (i) 9 et par conséquent tous les honnears militaires et civils. (2)

Les patriciens , voulant empêcher le retour des rois, cherchèrent à augmenter le mouvement qui étoit dans Tesprit du peuple : mais ils firent plus qu'ils ne voulurent : à force de lui donner de la haine pour les rois , ils lui donnèrent un désir im« modéré de la liberté. Comme l'autorité royale avoit passé tout entière entre les mains des consuls, le peuple sentit que cette liberté dont on vouloit lui donner tant d'amour , il ne Tavoit pas : il chercha donc à abaisser le consulat , à avoir des magistrats plébéiens , et à partager avec les nobles les magistratures curules. Les patriciens furent forcés de lui accorder tout ce qu'il demanda ; car, dans une ville où la pauvreté étoit la vertu publique , où les richesses , cette voie sourde pour acquérir la puissance , étoient méprisées , la naissance et les dignités ne pouvoient pas donner de grands avantages. La puissance devoit donc revenir au plus grand nombre, et Taristocratie se changer peu a peu en un état populaire.

Ceux qui obéissent à un roi sont moins tourmen-

(i) Les patriciens avoient même en quelque façon un caractère sacré : il n'y avoit qu'eux qui pussent prendre les auspices. (Voyez dans Tite-Live, Livre vi, Qiap. xl, xli, la harangue d'Appius Claudius. )

(2) Par exemple , il n'y avoit qu'eux qui pussent triompher, puisqu'il n'y avoit qu'eux qui pussent être consuls et commander les armées.

tés d'envie et de jalousie que ceux qui vivent dans une aristocratie héréditaire. Le prince est si loin de ses sujets qu*il n'en est presque pas vu ; et il est si fort au-dessus d'eux ^ qu'ils ne peuvent imaginer aucun rapport qui puisse les choquer : mais les nobles qui gouvernent sont sous les yeux de tous , et ne sont pas si élevés que des comparaisons odieuses ne se Êissent sans cesse : aussi a-t-on vu de tout temps 9 et le voit>^n encore ^ le peuple détester les sénateurs. Les républiques , où la naissance ne donne aucune part au gouvernement, sont à cet égard les plus heureuses ; car le peuple peut moins envier une autorité quUl donne à qui il veut^ et qu'il reprend à sa fentaisie.

Le peuple, mécontent des patriciens, se retira sur le Mont^Sacré : on lui envoya des députés qui l'apaisèrent ; et comme chacun se promit secours Tun à l'autre , en cas que les patriciens ne tinssent pas les paroles données (1) , ce qui eût causé à tous les instants des séditions, et auroit troublé toutes les fonctions des magistrats , on jugea qu'il valoit mieux créer une magistrature qui pût empêcher les in*^ justices Eûtes à un plébéien (2). Mais, par une mala* die étemelle des hommes , les plébéiens , qui avoient obtenu des tribuns pour se défendre , s'en servirent pour attaquer; ils enlevèrent peu à peu toutes les prérogatives des patriciens : cela produisit des con-

(t)Zoiiaras, Livre 11.

(a) Origine des tribuns du peuple.

testations continuelles. Le peuple <^toit soutenu y ou plutôt animé par ses tribuns, et les patriciens étoient défendus par le sénat , qui étoit presque tout composé de patriciens, qui étoit plus porté pour les maximes anciennes , et qui craignoit que la populace n'élevât à la tyrannie quelque tribun.

Le peuple employoit pour lui ses propres forces, et sa supériorité dans les suffirages , ses refus d'aller à la guerre, ses menaces de se retirer, la partialité de ses lois, enfin ses jugements contre ceux qui lui avoient fait trop de résistance. Le sénat se défendoit par sa sagesse , sa justice, et Tamour qu'il inspiroit pour la patrie; par ses bienfaits , et une sage dispensation des trésors de la république ; par le respect que le peuple avoit pour la gloire des principales familles et la Tertu des grands personnages (i); par la religion même, les institutions anciennes, et la suppression des jours d'assemblée ^ sous prétexte que les auspices n'avoient pas été favorables ; par

(i) Le peuple , qui aimoit la gloire, composa de gens qui avoient passé leur vie à la guerre , ne pouvoit refuser ses suffrages à un grand homme sous lequel il avoit combattu . n obtenoit le droit d'élire des plébéiens, et il élisoit des patriciens. Il fut obligé de se lier les mains, en établissant qu'il y auroit toujours un consul plébéien : aussi les familles plébéiennes qui entrèrent dans les charges y furent -elles ensuite continuellement portées ; et quand le peuple éleva aux honneurs quelque homme de néant , comme Varron et Marins y ce fut une espèce de victoire qu'il remporta sur lui-même.

les clients ; par l'opposition d'un tribun à un autre ; par la création d'un dictateur (i), les occupations d'une nouvelle guerre , ou les malheurs qui réunis* soient tous les. intérêts; enfin par une condescen-t dance patcunelle à accorder au peuple une partie de ses demandes pjour lui faire abandonner les autres , et cette maxime constante de préférer la con? senration de la république aux prérogatives de quelque ordre ou de quelque magistrature que ce fut, Dans la suite des temps , lorsque les plébéiens eurent tellement abaissé les patriciens que cette dis-n tinctipa de familles devint vaine (a) , et que les unes et les autres fprent indifféremment élevées aux honneurs , il y eut de nouvelles disputes entre le bas peuple y agité par ses tribuns , et les principales fa^ milles patriciennes ou plébéiennes , qu'on appela les nobles, et qui avoient pour elles le sénat qui ea étoit composé. Mais comme les mœurs anciennea n'étoient plus , que des particuliers avoient des ri-i chesses immenses, et qu'il est impossible que les

(1) Les patrictens , pour se défendre, aboient coutume éo créer un. dictateur; ce qui leur rëuftsissoît admirablement bien : mais les p^^iens ^ ayo^t obtenfi de po^ypii: étrQ élus consuls, purent aussi être ^us dictateurs; ce qui déconcerta les patriciens. Voyez dans Tite-Live, Livre ▼m, Chap. xu, comment Ppblius Philo les abaissa 4ans s^ dietature : il fit trou lois qui knc furent très-préjudiciables.

(s) Les patriciens ne conserYèrent que quelques sacern doces, et le droit de créer un magistrat qu*on appeloit

richesses ne donnent du pouvoir, les nobles résis« tèrent avec plus de force que les patriciens n avoient fait ; ce qui fut cause de la mort des Gracques , et de plusieurs de ceux qui travaillèrent sur leur plan, (i)

Il faut que je parle d'une magistrature qui con« tribua beaucoup à maintenir le gouvernement de Rome : ce fut celle des censeurs. Ils faisoient le dé-* nombrement du peuple; et de plus, comme la force de la république consistoit dans la discipline , laustérité des mœurs, et l'observation constante de certaines coutumes , ils corrigeoient les abus que la loi n'avoit pas prévus , ou que le magistrat ordinaire ne pouvoit pas punir (a). Il y a de mauvais exemples qui sont pires que les crimes ; et plus d'états ont péri parce qu'on a violé les mœurs que parce qu'on a violé les lois. A Rome , tout ce qui pouvoit introduire d^ nouveautés dangereuses , changer le cœur ou l'esprit du citoyen, et en empêcher, si j'ose me servir de ce terme , la perpétuité , les désordres domestiques ou publics , étoient réformés par les censeurs : ils pouvoient chasser du sénat qui ils vouloient , ôter à un chevalier le cheval qui lui étoit entretenu par le public , mettre un citoyen dans une autre tribu , et même parmi ceux qui payoient

(i) Comme Satuminus et Glancias.

(i) On peut .voir comme ils dégradèrent ceux qui , après la bataille de Cannes , avoient été d'avis d'abandonner lltalie ; cenx qui s*étoient rendus à Annibal ; ceux qui , par une mauvaise interprétation^ lui avoient manqué de parole.

les charges de la ville sans avoir part a ses privilèges, (i)

H. Lîvius nota le peuple même; et de trentecinq tribus il en mit trente-quatre au rang de ceui; qui n'avoient point de part aux privilèges de la ville (2). « Car disoit-il, apr^s m'avoir condamné » vous m'avez fait consul et censeur : il faut donc » que vous ayez prévariqué une fois en m'infligeant 9 une peine , ou deux fois , en me créant consul , et » ensuite censeur. »

H. Duronius, tribun du peuple, fut chassé du sénat par les censeurs , parce que peAdant s^ magistrature il avoit abrogé la loi qui bornoit les dépenses des festins. (3)

C'étoit une institution bien sage. Ils ne pouvoient ôter à personne une magistrature, parce que cela auroit troublé Texercice de la puissance publique (4) ; mais ils faisoient déchoir de Tordre et du rang , et privoient pour ainsi dire un citoyen de sa noblesse particulière. ,

Servius Tullius avoit fait la fameuse division par centuries que Tite-Li ve (5) et Oenys d'Halicarnasse (6)

nous ont si bien expliquée. Il avoit distribué cent ^ . ,.

(1) Cela s'appeloit Mrarium aliquem facere ^ aut in cœri" tam tabulas rtfêrre. On étoit mis hors de sa centurie , et oa fl^aroit phis k droit de soiFrage.

(a)Tite-live, Liyre xxix, Chap. xxxrii.

(^) Valéry-Maxime y Livre u , Chap. 11 , art. 5.

(4) La dignité de sénateur n'étoit pas une magistrature.

(5) Livre i , Chap. XLiu. •— (6) Liv. iv, art. 1 5 ^t sniv.

7a GRANDEUR ET DÉCADENCE

quatre-vingt-treize centuries en six classes ^ ei mis tout le bas peuple dans la dernière centurie , qui formoit seqle la sixième classe^ Oq voit que cette disposition excluoit le bas peuple du, suffrage, noa pas de droit, n>ais de fait. Dans la suite on rëgla qu'excepté dans quelques cas particuliers onsuivrolt dans les suffrages la diyision par tribus. Il y en avoit trente tcinq qui dopnoient chacunç leur voix, quatre de la ville , et trente-une de la ç^ip pagne. Les principaux citoyens , tous laboureurs , entrèrent naturellemeqt dans les tribus de la campagne ; et celles de la ville reçprent le bas peuple (i) qui, y étant enfermé, influoit très*peu dans les affaires; et cela étoit regardé comme Iq salut de la république. Et quand Fabius remit dans |es quatre tribus de la ville le menu peuple qu'Appius Claudius avoit répandu dans toutes , il en acquit le surnom de très-grand (a). Les censeurs jetojent les yeux tous les cinq ans sur la situation actuelle de la république, et distribtioient de manière le peuple dans ses diverses tribus , que les tribuns et les ambitieux ne pussent pas se rendre maîtres des suffrages , et que le peuple même ne pût pas abuser de son pouvoir.

Le gouvernement de Rome fut admirable en ce que depuis sa ns^issance sa constitution se trouva telle , soit par Tesprit du peuple , la force du sénat , ou l'autorité de certains magistrats, que tout abus du pouvoir y put toujours être corrigé.

(i) Appelé Turba/orensis»

(a) Voyess Tite-Live, Livre ix. Chapitre xlti.

Carthage péril ^ parce que lorsqu'il fallut retrancher les abus elle ne put supporter la main de son Annibal même. Athènes tomba, parce que ses erreurs lui parurent si douces qu'elle ne voulut pas en guérir. Et parmi nous les républiques d'Italie , qui se vantent de la perpétuité de leur gouvernement, ne doivent se vanter que de la perpétuité de leurs abus : aussi n'ont-elles pas plus de liberté que Rome n'en eut du temps des décemvirs. (i)

Le gouvernement d'Angletere est plus sage , parce qu'il y a un corps qui l'examine continuellement , et qui s'examine continuellement lui-même : et telles soot ses erreurs qu'elles ne sont jamais longues , et que par l'esprit d'attention qu'elles donnent k la nation , elles sont souvent utiles.

En un mot , un gouvernement libre , c'est-à-dire toujours agité , ne sauroit se maintenir s'il n'est par s^ propres lois capable de correction.

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