TOME IV. 3i
48a LETTRES PERSANES."
distribution de justice, on ne peut employer dW
très maximes que dans la première.
De peuple à peuple il est rarement besoin de tien pour juger, parce que les sujets de disputes sorit presque toujours clairs et faciles a terminer. Les intérêts de deux nations sont ordinairement si séparés qu'il ne faut qu'aimer la justice pour la trouver; on ne peut guère se prévenir dans sa propre cause.
Il n'en est pas de même des différends qui arrivent entre particuliers. Gomme ils vivent en société, leurs intérêts sont si mêlés et si confondus, il y en a de tant de sortes différentes , qu^il est nécessaire qu'un tiers débrouille ce que la cupidité des parties cherche à obscurcir.
Il n'y a que deux sortes de g^uerres justes; les unes qui se font pour repousser un ennemi qui attaque , les autres pour secourir un allié qui est attaqué.
Il n'y auroit point de justice de faire la guerre pour des querelles particulières du prince , à moins que le cas ne fut si grave qu'il méritât la mort du prince, ou du peuple qui Ta commis. Aitisi un prince ne peut faire la guerre parce qu'on lui aura refusé un honneur qui lui est dû , ou parce qu on aura eu quelque procédé peu convenable à l'égard de ses ambassadeurs, et autres choses pareilles; non plus qu'un particulier ne peut tuer celui qui lui refuse la préséance. La raison en est que, comme la déclara* tion de guerre doit être un acte de justice , dans lequel il faut toujours que la peine soit proportionnée à la faute , il faut voir si celui à qui on déclare la
guerre mérite la raort : car, faire la guerre a quelqu'un , c'est Touloir le punir de mort.
Dans le droit public , Tacte de justice le plus sévère, c'est la guerre,. puisqu'elle peut avoir l'efTet de détruire la société.
Les représailles sont du second degré : c'est une loi que les tribunaux n'ont pu s^empâcher d'observer, de mesurer la peine par le crime.
' Un troisième acte de justice est de priyer un prince des avantages qu'il peut tirer de nous, pro« portionnant toujours la peine à l'oflense.
Le quatrième acte de justice , qui doit être le plus fréquent, est la renonciation à l'alliance du peuple dont on a à se plaindre. Cette peine répond à celle du bannissement que les tribunaux ont étabKe pour retrancher les coupables de la société. Ainsi un prince à l'alliance duquel nous renonçons est retranché de notre société , et n'est plus un des membres qui la composent.
On ne peut pas faire de plus grand affront à un prince que de renoncer à son alliance, ni lui faire de plus grand honneur que de la contracter. Il n'^ a rien parmi les hommes qui leur soit plus glorieux et même plus utile que d'en voir d'autres toujours attentifs à leur conservation.
Mais pour que l'alliance nous lie , il faut qu'elle soit juste : ainsi une alliance faite entre deux nations pour en opprimer une troisième n'est pas lé^ gitime; et on peut la violer sans crime.
Il n est pas même de Thonneur et de la dignité
du prince de s'ailler avec un tyran. On dit qu*ua monarque d'Egypte fit avertir le roi de Samos de a cruauté et de sa tyrannie, et le somma de s'en cor* riger: comme il ne le fit pas, il lui envoya dire qu'il renonçoit a son amitié et à son alliance.
La conquête ne donne point un droit par elle* même. Lorsque le peuple subsiste , elle est un gagt de la paix et de la réparation du tort; et, si le peuple est détruit ou dispersé, elle est le monument d'une tyrannie.
Les traités de paix sont si sacrés parmi les hommes qu'il semble qu'ils soient la voix de la nature qai réclame ses droits. Ils sont tous légitimes lorsque les conditions en sont telles que les deux peuples peuvent se conserver; sans quoi celle des deux sociétés qui doit périr, privée de sa défense naturelle par la paix , la peut chercher dans la guerre.
Car la nature , qui a établi les difiei^euts degrés de force et de foiblesse parmi les hommes , a encore souvent égalé la foiblesse à la force par le désespoir.
Voilà, cher Rhédi, ce que j'appelle le droit public: foilk le droit des gens^ ou plutôt celui de la raisoo. DeParis^ lel^ de lalunede ZiUuMgé ^ 1716.
LETTRE XCVL
LE PREMIER EUNUQUE A USBEK, A Paris.
Il est arrivé ici beaucoup de femmes jaunes du royaume de Yisapour : j'en ai acheté une pour ton frère le gouverneur de Mazanderan , qui m'envoya U y a un mois son commandement sublime et cent tomans.
Je me connois en femmes, d'autant mieux qu'elles ne me surprennent pas , et qu'en moi les yeux ne sont point troublés par les mouvements du cœur.
Je n'ai jamais vu de beauté si régulière et si parfaite : ses yeux brillants portent la vie sur son vf- $age, et relèvent l'éclat d'une couleur qui pourroit effacer tous les charmes de la Circassie.
Le premier eilnuque d'un négociant d'Ispahan la marchandoit avec moi; mais elle se déroboit dédaigneusement à ses regards y et sembloit chercher les miens, comme si elle avoit voulu me dire qu'un vil marchand n'étoit pas digne d'elle, et qu'elle étoit destinée à un plus illustre épout.
Je te l'avoue ; je sens dans moi-même une joie secrète qu^nd je pense aux charmes de cette belle personne ; il me semble que je la vois entrer dans le sérail de ton frère : je me plais a prévoir l'étonnement de toutes ses femmes, la douleur impérieuse
des unes^ raffliction muette mais, plus douloureuse des autres , la consolation maligne de celles qui n*espèrent plus rien, et l'ambition irritée de celles qui espèrent encore.
Je vais d'un bout du royaume à l'autre (aire chan* ger tout un sérail de face. Que de passions je ^ais émouvoir ! que de craintes et de peines je prépare !
Cependant , dans le trouble du dedans , le dehors ne sera pas moins tranquille ; les grandes reTolutions seront cachées dans le fond du cœur; les chagrins seront dévorés , et les joies contenues ; Tobéissance ne sera pas moins exacte , et la règle moins inflexible ; la douceur , toujours contrainte de paroître , sortira du fond même du désespoir.
Nous remarquons que plus nous avons de femmes sous nos yeux, moins elles nous donnent d'embarras. Une plus grande nécessité de plaire, moins de facilité de s*unir, plus d'exemples de soumission, tout cela leur forme des chaînes. Les unes sont sans cesse attentives sur les démarches des autres : i^em* ble que de concert avec nous elles travaillent à se rendre plus dépendantes : elles font une partie de notre ouvrage , et nous ouvrent les yeux quand nous les fermons. Que dis-je? elles irritent sans cesse le maître contre leurs rivales ; et elles ne voient pas combien elles se trouvent près de celles qu'on punit
Mais tout cela, magnifique seigneur, tout cela n'est rien sans la présence du maître. Que pouvonsnous faire avec ce vain fantôme d'une autorité qui ne se communique jamais tout entière ? Nous ne
représentons que foiblement la moitié de toi-même : nous ne pouvons que leur montrer une odieuse se- -vérité. Toi , tv tempères la crainte par les espérances ; plus absolu quand tu caresses que tu ne l'es quand tu menaces.
Reviens donc, magnifique seigneur, reviens dans ces lieux porter partout les marques de ton empire. Viens adoucir des passions désespérées; viens ôter tout prétexte de faillir; viens apaiser Tamour qui murmure, et rendre le devoir même aimable ; viens enfin soulager tes fidèles eunuques d'un fardeau qui s'appesantit chaque jour.
Du sérail d'Ispmhan ,leideia lune de ZUhagéj 1 7 1 6.
LB^TTRE XCVIL
tJSBEK A BASSEIN, DERVIS DE LA MONTAGNE DE JARON.
O toi, sage dervis, dont Tesprit curieux brille de tant de connoissances , écoute ce que je vais te dire.
Il y a ici des philosophes qui a la vérité n'ont point atteint jusqu'au faite de la sagesse orientale ; ils n'ont point été ravis jusqu'au trône lumineux ; ils n'ont ni entendu les paroles ineffables dont les concerts des anges retentissent, ni senti les formidables accès d'une fureur divine : mais, laissés à eux-mêmes , privés des saintes merveilles , ils suivent dans le silence les traces de la raison humaine.
Tu ne saurois croire jusqu'où ce guide les a conduits. Ils ont débrouillé le chaos, et ont espUqoé par une mécanique simple Tordre de rarchiteclure divine. L auteur de la nature a donné du mouTement à la matière : il n'en a pas Ëdlu davantage pour produire cette prodigieuse variété dWets que nous voyons dans Tunivers.
Que les législateurs ordinaires nous proposent des lois pour régler les sociétés des hommes, des lois aussi sujettes au ithangement que l'esprit de ceux qui les proposent et des peuples qui les obser» vent ; ceux-ci ne nous parlent que des lois générales, immuables , éternelles , qui s'ob^rvent sans auoioe exception , avec un ordre , une régularité , et une promptitude inBnie, dans l'immensité des espaces.
Et que CFoisntu^ homme divin, que soient ces lois? Tu t'imagines peut-être qu^entrant dans le conseil de l'Éternel, tu vas être étonné par la sublimité des mystères : tu renonces par avance à comprendre ; tu ne te proposes que d'admirer.
Mais tu changeras bientôt de pensée : elles n'éblouissent point par un faux respect ; leur simplicité lésa fait long-temps méconnoître, et ce n'est qu'après bien des réflexions qu'on en a vu toute la fécondité et toute l'étendue.
La première est que tout corps tend a déciJFe une ligne droite, à moins qu'il ne rencontre quelque obstacle qui l'en détourne ; et la seconde, qui n'en est qu'une suite, c'est que tout, corps qui tourne autour d'un centre tend à s'en éloigner, parce que,
plus il eïi est loin , plus la ligne qu'il décrit approchée de la ligne droite. ^
Voilà , sublime dervis , la clef de la nature ; Toilà des principes féconds dont on tire des conséquences à perte de Tue.
La connoissance de dinq ou six yérités a rendu leur philosophie pleine de miracles , et leur a fait fiiire presque autant de prodiges et de merveilles que tout ce qu'on nous raconte de nos saints prophètes.
Car enfin je suis persuadé qu il n'y a aucun de nos docteurs qui n'eût été embarrassé si on lui eût dit de peser dans une balance tout Tair qui est autour de la terre , ou de mesurer toute l'eau qui tombe chaque année sur sa surface ; et qui n^eût pensé plus de quatre fois avant de dire combien de lieues le son fait dans une heure ; quel temps un rayon de lumière emploie k venir du soleil à nous; combien de toises il y a d'ici à Saturne , quelle est la courbe selon laquelle ifti vaisseau doit être taillé pour être le meilleur voilier qu'il soit possible.
Peut-être que si quelque homme divin avoit orné les ouvrages de ces philosophes de paroles hautes et sublimes , s'il y avoit mêlé des figures hardies et des allégories mystérieuses , il auroit fait un bel ouvrage qui n'auroit cédé qu'au saint Alcoran.
Cependant, s'il te faut dire ce qge je pense, je ne m'accommode guère du style figuré. Il y a dans notre Alcoran un grand nombre de petites choses qui me paroissent toujours telles , quoiqu'elles soient relevées par la force et la vie de l'expression. Il semble
4go iETTRES PERSANES,
d'abord qae les livres inspirés ne sont que les idées dHines rendues en lang^age humain : au contraire, dans notre Alcoran , on trouve souvent le langage de Dieu et les idées des hommes , comme si, par un admirable caprice. Dieu y avoit dicté les paroles, et que Thomme eût fournf les pensées.
Tu diras peut-être que je parle trop librement de ce qu'il y a de plus saint parmi nous ; tu croiras que c'est le fruit de l'indépendance où l'on vit dans ce pays. Non , grâces au ciel , l'esprit n'a pas corrompa le cœur; et, tandis que je vivrai, Hali sera moa prophète.
De PitriSf leiSdeia lune de Ckakhan, 1716.
LETTRE XGVIII.
USBEK A IBBEN, A Smyme.
Il n'y a point de pays au monde oîi la fortune soit si inconstante que dans celui-ci. Il arrive tous les dix ans dçs révolutions qui précipitent le ricbe dans la misère , et enlèvent le pauvre avec des ailes rapides au comble des richesses. Celui-ci est étonoé de sa pauvreté , celui-là l'est de son abondance. Le nouveau riche admire la sagesse de la Providence; le pauvre , l'aveugle fatalité du destin.
Ceux qui lèvent les tributs nagent au milieu &ts trésors : parmi eux il y a peu de Tantales. Ils com-
inencent pourtant ce initier par la dernière misère. Ils sont méprisés comme de la boue pendant qu'ils sont pauvres : quand ils sont riches, on les estime assez ; aussi ne négligent-ils rien pour acquérir de Testime.
Us sont a présent dans une situation bien terrible,.
On vient d'établir une cihambre^ qu'on appelle de,
justice, parce qu elle va leur ravir tout leur bien.
Ils ne peuvent ni détourner ni cacher leurs effets;
car on les obUge de les déclarer au juste , sous peine
de la vie-: ainsi on les fait passer par un défilé bien
étroit , je veux di^e c;titre la vie et leur argent. Pour
comble d'infortune 9 il y a un ministre connu par son
esprit 9 qui les honore de ses plaisanteries, et badine
sur toutes les délibérations du conseil. On ne trouve
pas tous les jours des ministres disposés à faire rire
le peuple; et l'on doit savoir bon gré à celui-ci de
lavoir entrepris*
Le corps des laquais est plus respectable en France qu'ailleurs : c'est un séminaire de grands seigneurs; il remplit le vide des autres états. Ceux qui le composent prennent la place des grands malheureux, des magistrats ruinés, des gentilshommes tués dans les fureurs delà guerre; et, quand ils ne peuvent pas suppléer par eux-mêmes, ils relèvent toutes les grandes maisons par le moyen de leurs filles , qui sont comme une espèce de fumier qui engraisse les terres montagneuses et arides.
Je trouve , Ibben , la Providence admirable dans la manière dont elle a distribué les richesses. Si
elle ne les avoit accordées qu'aux gens de bien , on ne les auroit pas assez distinguées de la vertu, et on n'en auroit plus senti tout le néant. Mais, quand on examine cjui sont les gens qui en sont les plus chargés, à force de mépriser les riches, on vient enfin à mépriser les richesses.
De Paris, le 7& de la lune de Mahamun, 17 17.