LETTRE CXX
USBEK AU MÊME
Les pays habités par les sauvages sont ordinairement peu peuplés, par l'éloignement qu'ils ont presque tous pour le travail et la culture de la terre. Cette malheureuse aversion est si forte que , lorsqu'ils font quelque imprécation contre quelqu'un de leurs ennemis, ilç ne lui souhaitent autre chose que d'être réduit à labourer un champ , croyant qu'il n'y a que la chasse et la pêche qui soient un exercice noble et digne d'eux.
Mais , comme il y a souvent des années où la chasse et la pêche rendent très-peu , ils sont désolée
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par des famines fréquentes : sans compter qu'il n> a pas de pays si abondant en gibier et en poisson qu'il puisse donner la subsistance à un grand peuple, parce que les animaux fuient toujours les endroits trop habités.
D'ailleurs les bourgades de sauvages , au nombre de deux ou trois cents habitants, détachées les unes des autres , ayant des intérêts aussi séparés que ceux de deux empires, ne peuvent pas se soutenir, parce qu'elles n'ont pas la ressource des grands étafts , dont toutes les parties se répondent et se secourent mutuellement.
Il y a chez les sauvages une autre coutume qui n'est pas m^ins pernicieuse que la première; c^est la cruelle habitude où sont les femmes de se fiiire avorter, afin que leur grossesse nç les rende pas désagréables à leurs maris.
Il y a ici des lois terribles contre ce désordre; elles vont jusqu'à la fureur. Toute fille qui n'a point été déclarer sa grossesse au magistrat est punie de mort si son fruit périt : la pudeur et la honte , les accidents même , ne l'excusent pas.
' De Paris, le ^ de la hme de Rhawuuan , 1718.
LETTRE CXXL
USBEK AU MÊME
L'effet ordinaire des colonies est d'affbiblir les pays d'où on les tire, sans peupler ceux où on les envoie.
LETTRES PERSANES. 54i.
Il faut que. les hommes restent où ils sont : il y a des maladies qui viennent.de ce qu'on change un l>on air contre un mauvais; d'autres qui viennent précisément de ce qu'on en change. f
L'air se charge, comme les plantes, des particules de la terre de chaque pays. Il agit tellement sur nous que notre tempérament en est fixé. Lors« que nous sommes transportés dans un autre pays, nous devenons malades. Les liquides étant accoutumés à une certaine consistance , les solides à une certaine disposition , tous les deux à un certain degré de mouvement, n'en peuvent plus souffrir d'autres , et ils résistent à un nouveau pli.
Quand un pays est désert , c'est un préjugé de quelque vice particulier de la nature du terrain ou du climat : ainsi, quand on ôte les hommes d'un ciel heureux pour les envoyer dans un tel pays , on &it précisément le contraire de ce qu'on se propose.
Les Romains savoient cela par expérience : ils reléguoient tous les criminels en Sardaigne , et ils y faisoient passer des Juifs. Il feUut se consoler de leur perte ; chose que le mépris qu'ils avoient pour ces misérables rendoit très-facile.
Le grand Cha^Abas , voulant ôter aux Turcs le moyen d'entretenir de grosses armées sur les frontières, transporta presque tous les Arméniens hors de leur pays, et en envoya plus de vingt mille familles dans la province de Guilan , qui périrent presque toutes en très-peu de temps.
Tous les transports de peuples fiitts a Constantinople n'ont jamais réussi.
Ce nombre prodigieux de nègres dont nous avons parlé n a point rempli l'Amérique.
Depuis la de&truction des Juife sous Adrien , la Palestine est sans habitants.
Il faut donc avouer que les grandes destructions sont presque irréparables, parce qu'un peuple qui manque à un certain point reste dans le même état ; et si par hasard il se rétablit, il faut des siècles pdur cela.
Que si dans un état de défaillance la moindre des circonstances dont je t'ai parlé vient à concourir, non-seulement il ne se répare pas, mais il dépérit tous les jours 9 et tend à son anéantissement.
L'expulsion des Maures d'Espagne se fait encore sentir comme le premier jour : bien loin que ce vide se remplisse, il devient tous les jours plus grand.
Depuis la dévastation de l'Amérique , les Espagnols , qui ont pris la place de ses anciens habitants, n*ont pu la repeupler : au contraire, par une fatalité que je ferois mieux de nommer une justice divine , les destructeurs se détruisent eux-mêmes , et se consument tous les jours.
Les princes ne doivent donc point songer à peupler de grands pays par des colonies. Je ne dis pas qu'elles ne réussissent quelquefois : il y a des climats si heureux que l'espèce s'y multiplie toujours ; témoin ces îles (i) qui ont été peuplées par des ma-
(i) L'auteur parle peut*^tre de Vile de Bourbon.
lades que quelques vaisseaux y avoient abandoonés , et qui recouvroient aussit^ la santé.
Mais quand ces colonies réussiroient , au lieu d'augmenter la puissance, elles ne feroient que la partager, à moins qu'elles n'eussent très^peu d'éten* due , comme sont celles que Ton envoie pour occuper quelque pbce pour le commerce.
Les Carthaginois avoient , comme les Espagnols , découvert l'Amérique , ou au moins de grandes îles dans lesquelles ils faisotent un commerce prodigieux ; mais, quand ils virent le nombre de leurs habitants diminuer, cette sage république défendit à ses sujets ce commerce et cette navigation.
J'ose le dire : au lieu de Êiire passer les Espagnols dans les Indes , il faudroit faire repasser les Indiens et les métis en Espagne ; il faudroit rendre à cette monarchie tous ces peuples dispersés : et , si la moitié seulement de ces grandes colonies se conservoit, l'Espagne deviendroit la puissance de l'Europe la plus redoutable.
On peut comparer les empires k un arbre dont les branches trop étendues ôtent tout le suc du tronc, et ne servent qu a faire de l'ombrage.
Bien n'est plus propre à corriger les princes de la fureur des conquêtes lointaines que l'exemple des Portugais et des Espagnols.
Ces deux nations ayant conquis avec une rapidité inconcevable des royaumes immenses , plus étonnées de leurs victoires que les peuples vaincus de leur
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dé&ite , songent aux moyens de les conserver, et prirent chacune pour cela une voie différente.
Les Espagnols , désespérant de retenir les nations vaincues dans la fidélité , prirent le parti de les exterminer, et dy envoyer d'Espagne des peuples fidèles : jamais dessein horrible ne fut plus ponctuellement exécuté. On vit un peuple aussi nombreux que tous ceux de l'Europe ensemble y dispa* roitre de la terre à l'arrivée de ces bari>ares , qui sem« blèrent , en découvrant les Indes , n'avoir pensé qu a découvrir aux hommes quel étoitle dernier période de la cruauté*
Par cette barbarie ils conservèrent ce pays sons leur domination. Juge par là combien les conquêtes sont funestes, puisque les effets en sont tels : car enfin ce remède affreux étoit unique. Comment auroient-ils pu retenir tant de millions d'hommes dans l'obéissance? Conunent soutenir une guerre civile de si loin? Que seroîent-ils devenus, s'ils avoient donné le temps à ces peuples de revenir de l'admiration où ils étoient de l'arrivée de ces nouveaux dieux , et de la crainte de leurs foudres ?
Quant aux Portugais, ils prirent une voie tout opposée , ils n'employèrent pas les cruaut& : aussi furent-ils bientôt chassés de tous les pajrs qu'ils avoient découverts. Les Hollandois fiivorisèrent la rébellion de ces peuples, et en profitèrent.
Quel prince envieroit le sort de ces conquérants? Qui voudroit de ces conquêtes à ces conditions ? Les
uns en furent aussitôt chasses ; les autres en firent des déserts , et rendirent leur propre pays un désert encore.
Cesl le destin des héros de se ruiner à conquérir des pays qu'ils perdent soudain, ou à soumettre dés nations qu'ils sont obligés eux-mêmes de détruire ; comme cet insensé qui se consumoit à acheter des statues qu'il jetoit dans la mer, et des glaces qu'il brisoit aussitôt.
De Paris, le 18 delà lune de Rhamazan, 1718.