‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 4)Chapitre 144 sur 168 · RHÉDI A RICA · texte numérisé non relu

RHÉDI A RICA

A Paris.

Une des choses qui a le plus exercé ma curiosito en arrivant en Europe , c'est l'histoire et l'origine des républiques. Tu sais que la plupart des Asiatiques n'ont pas seulement d'idée de cette sorte de gouver* nement , et que l'imagination ne les a pas servis jusqu'à leur faire comprendre qu'il puisse y en avoir sur la terre d'autre que le despotique.

Les premiers gouvernements que nous comnois-

sons étoient monarchiques : ce ne fut que par hasard

et par la succession des siècles que les républiques

se formèrent.

La Grèce ayant été abîmée par un déluge, de nouveaux habitants vinrent la peupler : elle tira presque toutes ses colonies d*Égypte , et des contrées de l'Asie les plus voisines ; et , comme ces pays étoient gouvernés par des rois, les peMples qui en sortirent furent gouvernés de même. Mais la tyrannie de ces princes devenant trop pesante, on secoua le joug'; et du' débris de tant de royaumes s'élevèrent ces républiques qui firent si fort fleurir la Grèce, seule polie au milieu des barbares.

L'amour de la liberté, la haine des rois, conserva long-temps la Grèce dans l'indépendance , et étendit au loin le gouvernement républicain. Les villf s grecques trouvèrent des alliés dans l'Asie mineure : elles y envoyèrent des colonies aussi libres qu'elles , <|ui leur servirent de remparts contre les entreprises des rois de Perse. Ce n'est pas tout : la Grèce peupla l'Italie; l'Italie l'Espagne^ et peut-être les Gaules. On sait que cette grande Hespérie, si fameuse chez les anciens, étoit au commencement la Grèce, que ses voisins regardoient comme un séjour de félicité : les Grecs, qui ne trouvoient point chez eux ce pays heureux, l'allèrent chereher en Italie; ceux d'Italie, en Espagne ; ceux d'Espagne , daps la Bétique ou le Portugal : de manière que toutes ces régions portèrent ce nom chez les anciens. Ces colonies grec<^

ques apportèrent avec elles un esprit de liberté , qu'elles avoient pris dans ce doux pays. Ainsi on ne voit guère, dans ces temps reculés, de monarchies dans l'Italie , l'Espagne , les Gaules. Tu verras bientôt que les peuples du Nord et d'Allemagne n étoient pas moins libres : et , si Ton trouve des vestiges de quelque royauté parmi eux, c'est qu'on a pris pour des rois les chek des arn^ées on des républiques.

Tout ceci se passoit en Europe : car, pour l'Asie et FAfrique , elles ont toujours été accablées sous le despotisme , si vous en exceptez quelques villes de l'Asie mineure dont nous avons parlé, et la république de Carthage en Afrique.

Le monde fut partagé entre deux puissantes républiques , celle de Ronie et celle de Carthage. U n'y a Tien de si connii que les commencements de la république romaine , et rien qui le soit si peu que l'origine de Carthage. On ignore absolument la suite des princes africains depuis Didon , et comment ils perdirent leur puissance. C'eût été un grand bonheur pour le monde que l'agrandissement prodigieux de la république romaine, s'il n'y avoit pas eu cette différence injuste entre les citoyens romains et les peuples vaincus , si l'on avoit donné aux gouverneurs des provinces une autorité moins grande; si les lois si saintes pour empêcher leur tyrannie avoient été observées ; et s'ils ne s'étoient pas servis pour les faire taire des mêmes trésors que leur injus* tice avoit amassés.

Il semble que la liberté soit Êiite pour le génie des peuples d'Europe , et la servitude pour celui des peuples d'Asie. C'est en vain que les Romains offrirent aux Gappadociens ce précieux trésor : cette na« tiou lâche le refusa , et elle courut à la servitude avec le même empressement que les autres peuples cour oient à la liberté.

César opprima la république romaine , et la soumit à un pouvoir arbitraire.

L'Europe gémit long-^temps sous un gouvernement militaire et violent, et la douceur romaine fut changée en une cruelle oppression.

Cependant une infinité de nations inconnues sortirent du Nord, se répandirent comme des torrents dans les provinces romaine^; et, trouvant autant de facilité a faire des conquêtes qu'à exercer leurs pirateries, elles démembrèrent l'empire, et fondèrent des royaumes. Ces peuples étoient libres; et ils bornoient si fort l'autorité de leurs rois , qu'ils n'étoient proprement que des chefs ou des généraux. Ainsi ces royaumes, quoique fondés par la force, ne sentirent point le joug du vainqueur. Lorsque les peuples d'Asie , comme les Turcs et les Tartares , firent des conquêtes, soumis k la volonté d'un seul , ils ne songèrent qu'à lui donner de nouveaux sujets, et à établir parles armes son autorité violente : mais les peuples du Nord , libres dans leur pays , s'emparant des provinces romaines , ne donnèrent point à leur chef une grande autorité. Quelques-uns même de ces peuples , comme les Vandales en Afrique , les

Goths en Espagne , déposoient leurs rois dès qu'ils n'en étoient pas satisfaits ; et , chez les autres , Tautorité du prince etoit bornée de mille manières différentes : un grand nombre de seigneurs la partageoient avec lui : les guerres n'étoient entreprises que de leur consentement; les dépouilles étoient partagées entre le chef et les soldats ; aucun impôt en faiveur du prince ; les lois étoient faites dans les assemblées de la nation. Voilà le principe fondamental de tous ces états, qui se formèrent des débris de Vempire romain.

De Venise j le no de la bme de Ehegeb^ 1719*

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