LETTRE CLVI
ROXANE A USBEK, A Paris.
L'horreur , la nuit , Tépouyante , régnent dans le sérail : un deuil affreux Feuvironne ; un tigre y exerce à chaque instant toute sa rage. U a mis dans les supplices deux eunuques blancs qui n'ont aTOUé que leur innocence : il a vendu une partie de nos esclaves , et nous a obligées de changer entre nous celles qui nous restoient. Zachi et Zélis ont reçu dans leur chambre, dans l'obscurité de la nuit, un traitement indigne ; le sacrilège n'a pas craint de porter sur elles ses viles mains. U nous tient enfer* mées chacune dans notre appartement ; et, quoique nous y soyons seules , il nous y fait vivre sous le voile. Il ne nous est plus permis de nous parler; ce seroit un crime de nous écrire : nous n'avons plus rien de libre que les pleurs.
Une troupe de nouveaux eunuques est entrée dans le sërail , où ils nous assiègent nuit et jour : notre sommeil est sans cesse interrompu par leurs méfiances feintes ou véritables. Ce qui m,e console , c'est que tout ceci ne durera pas long^temps , et que ces peines finiront avec ma vie. Elle ne sera pas longue , cruel Usbek! j|e i^e te donnerai pas le temps de faire cesser tous ces outrages. Du séraU d*I$pahan, le ^ de la lune de Mahanam^ 172^
LETTRE CLVIL
ZACHI A USBEK, A Paris.
O ciel! un barbare m'a outragée jusque- dans la manière de me punir! Il m'a infligé ce châtiment qui commence par alarmer la pudeur ; ce châtiment qui met dans l'humiliation extrême ; ce châtiment qui ramène pour ainsi dire à l'enfance.
Mon âme , d'abord anéantie sous la honte , reprenoit le sentiment d'elle-même, et commençoit à s'indigner, lorsque mes cris firent retentir les voûtes de mes appartements. On m'entendit demander grâce au plus vil de tous les humains , et tenter sa pitié à mesure qu'il étoit plus inexorable.
Depuis ce temps, son âme insolente et senrile s'est élevée sur la mienne. Sa présence, ses regards, ses paroles, tous les malheurs viennent m'accabler. Quand je suis seule, j'ai du moins la consolation de verser des larmes ; mais lorsqu'il s'offre à ma vue , la fureur me saisit ; je la trouve impuissante , et je tombe dans le désespoir.
Le tigre ose me dire que tu es Tauteur de toutes ces barbaries. Il voudroit m'ôter mon amour, et profaner jusques aux sentiments de mon cœur. Quand il me prononce le nom de celui que j'aime , je ne sais plus me plaindre; je ne puis plus que mourir.
LETTRES PERSANESw 635
J'ai soutenu ton absence , et j'ai conserva mou amour par la force de mon amour. Les nuits^ les jaurs, les moments, tout a été pour toi. Tétois superbe de mon amour même ; el le tien me faisoit respecter ici. Mais à présent.... Non, je ne puis plus soutenir Thumiliation où je suis descendue. Si je suis innocente^ reviens pour m'aimer ; reviens , si je suis coupable , pour que j'expire à tes pieds.
Du sérail d'ispakan , le ^ de lune de Maharram , 1720.