‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 4)Chapitre 2 sur 168 · CHAPITRE IL De Tart de la guerre chez les Romains · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL De Tart de la guerre chez les Romains

Les Romains se destinant a la guerre, et la regardaot comme le seul art , ils mirent tout leur esprit et routes leurs pensées à le perfectionner. C'est sans doute un dieu, dit Végèce (i), qui leur inspira la légion.

Us jugèrent qu'il falloit donner aux soldats de la légion des armes offensives et défensives plus fortes et plus pesantes que celles de quelque autre peuple que ce fût. (a)

Hais, comme il y a des choses à faire dans la guerre dont un corps pesant n'est pas capable , ils voulurent que la légion contînt dans son sein une troupe légère qui pût en sortir pour engager. le combat, et, si la nécessité l'exigeoit, s'y retirer; qu'elle

(i) Lnrre ii , Qiapitre i.

(i). Voyez dans Polybe, et dans Josèphe, de Bello judaico^ lib. m , Cap. ti, quelles étoient les armes du soldat romain. U y a pen de différence , dit ce dernier , entre les cheraux chargés et les soldats romains. « Us portent , dit

> Cicéron, leur nourriture pour plus de quinze jours, tout

> ce qui est à leur usage , tout ce qu'il faut pour se fortifier ; * €t, à l'égard de leurs armes, ils n'en sont pas plus em*

> barrasses que de leurs mains. » TuscuL , Liv. u , Chap. ly.

eût encore de la cavalerie , des hommes de trait et des frondeurs , pour poursuivre les fuyards et achever la victoire ; qu'elle fut défendue par toutes sortes de machines de guerre qu'elle traînoit avec elle ; que chaque fois elle se retranchât , et fût , comme dit Végèce (i), une espèce de place de guerre.

Pour qu'ils pussent avoir des armes plus pesantes que celles des autres hommes, il (alloit qu'ils se rendissent plus qu'hommes ; c'est ce qu'ils firent par un travail continuel qui augmentoit leur force, et par des exercices qui leur donnoient de l'adresse , laquelle n'est autre chose qu'une juste dispensation des forces que l'on a.

Nous remarquons aujourd'hui que nos armées périssent beaucoup par le travail immodéré des soldats (2) ; et cependant c'étoit par un travail immense que les Romains se conservoient. La raison en est, je crois, que leurs fatigues étoient continuelles ; au lieu que nos soldats passent sans cesse d'un travail extrême à une extrême oisiveté ; ce qui est la chose du monde la plus propre à les faire périr.

U faut que je rapporte ici ce que les auteurs nous disent de l'éducation des soldats romains (3). On

(i) Liyre ii , Chapitre xxv.

(1) Surtont par le fonillement des terres.

(3) Voyez Végèce , Livre i. Voyei dans Tite-Livc, Livre zxTi , Chapitre li , les exercices que Scipîon l'Africain fa^soit faire aux soldats après la prise de Carthage la neuve. Marins, malgré sa vieillesse , alloit tous les jonrs au champ de Mars. Pompée, à Tàgc de cinquante-huit ans, alloit

les accoulumoit à aller le pas militaire , c'est-à-dire à faire en cinq heares vingt milles, et quelquefois Vingt-quatre. Pendant ces marches on leur faisoit porter des poids de soixante livres. On les entrete* noit dans l'habitude de courir et de sauter tout armés : ils prenoient dans leurs exercices des épées , des javelots , des flèches , d'une pesanteur double des armes ordinaires ; et ces exercices étoient continuels, (i)

Ce n'ëtoit pas seulement dans le camp qu'étoit récole miUtaire ; il y avoit dans la ville un lieu où les citoyens alloient s'exercer ( c'étoit le champ àe Mars ). Après le travail , ib se jetoient dans le Tibre , pour s'entretenir dans l'habitude de nager , et nettoyer la poussière et la sueur. (2)

Nous n'avons plus une juste idée des exercices du corps : un homme qui s'y applique trop nous paroit méprisable , par la raison que la plupart de ces exercice^ n'ont plus d autre objet que les agréments ; au lieu que , chez les anciens , tout , jusqu a la danse, Êûsoit partie de l'art militaire.

11 est même arrivé, parmi nous, qu'une adresse trop recherchée dans l'usage des armes dont nous nous servons à la guerre est devenue ridicule , parce

coBibattre tout armé avec les jeunes gens ; il montoit à ohe- Tal, conroit à bride abattue et lançoit ses javelots. (Plutirqne. Fié de Mariusetde Pompée.)

(i) Végèce, Livre i, Chapitres xi, xii , xiv.

{i) Idem, I-ivrc i, Chapitre x.

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que, depuis rintroductîon de la coutume des combats singuliers , Fescrime a été regardée dpmme la sciencfe des querelleurs ou des poltrons.

Ceux qui critiquent Homèrç de ce qu'il relève ordinairement dans ses héros la force , Fjadresse , ou lagilité du corps , devroient trouver Salluste bien ridicule , qui loue Pompée ce de ce qu'il couroit, sau- » toit , et portoit un Êirdeau aussi bien qu'homme de » son temps. » (i)

Toutes les fois que les Romains se crurent en danger, ou qu'ils voulurent réparer quelque perte , Ce fut une pratique constante chez eux daffermir la discipline militaire. Ont-ils à faire la guerre aux Latins, peuples aussi aguerris qu'eux-mêmes; Maai* lius songe à augmenter la force du commandement, et fait mourir son fils , qui avoit vaincu sans son ordre. Sont-ils battus à Numance; Scipion Émilien les privg d'abord de tout ce qui les avoit amollis (a). Les légions romaines ont-elles passé sous le joug en Numidie; Métellus répare cette honte dès qu'il leur a fait reprendre les institutions anciennes. Ma*» ri us, pour battre les Cimbres et les Teutons, com« mence par détourner les fleuves; et Sylla ùdt si bien travailler les soldats de son armée effrayée de

(i) Cum (Uacribtis saltu, cum velocibus cursu, cum vali" dis vecte certabat. (Fragment de Salluste rapporté par Végèce , Livre i , Chapitre ix. )

(a) Il Tendit toutes les bétes de somme de l'armée , et fit porter à chaque soldat du blé pour trente jours , et sept pieux. {Somm, de Florus, Livre lvii.)

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la guerre contre Mithridate , qu'ils lui demandent le combat comme la fin de leurs peines, (i)

Publius Nasica , sans besoin , leur fit construire une armée navale. On craignoit plus l'oisiveté que les ennemis.

Aulu-Gelle (2) donne d'assez mauvaises raisons de la coutume des Romains de faire saigner les soU dats qui avoient commis quelque faute : la vraie est que , la force étant la principale qualité du soldat , c^étoit le dégrader que de Taffbiblir.

Des hommes si endurcis étoient ordinairement «ains. On ne remarque pas , dans les auteurs , que les armées romaines , qui faisoient la guerre en tant de climats, périssent beaucoup par les maladies ; au lieu qu'il arrive presque continuellement aujourd'hui que des armées , sans avoir combattu, se fondent pour ainsi dire dans une campagne.

Parmi nous , les désertions sont fréquentes , parce que les soldats sont la plus vile partie de chaque nation , et qu^il n y en a aucune qui ait ou qui croie avoir un certain avantage sur les autres. Chez les Romains , elles étoient plus rares : des soldats tirés da sein d'un peuple si fier , si orgueilleux , si sûr de commander aux autres, ne pou voient guère penser à s'avilir jusqu'à cesser d'être Romains.

Comme leurs armées n'étoient pas nombreuses , il étoit aisé de pourvoir à leur subsistance ; le chef

(i) Frontin, Stratagèmes ^ Livre i, Chapitres xi et xz. (a) Livre x , Chapitre vin.

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pouvoit mieux les connoître , et voyoit plus aisément les fautes et les violations de la discipline.

La force de leurs exercices , les chemins admirables qu ils avoient construits , les mettoient en état de faire des marches longues et rapides (i). Leur présence inopinée glaçoit les esprits : ils se montroient surtout après un mauvais succès , dans le temps que leurs ennemis étoient dans cette négligence que donne la victoire. «

Dans nos combats d'aujourd'hui un particulier n'a guère de confiance qu'en la multitude : mais chaque Romain, plus robuste et plus aguerri que son ennemi, comptoit toujours sur lui-même; il avoit naturellement du courage, c'est- à -^ dire de cette vertu qui est le sentiment de ses propres forces.

Leurs troupes étant toujours les mieux disciplinées, il étoit difficile que dans le combat le plus malheureux ils ne se ralliassent quelque part, ou que le désordre ne se mit quelque part chez les ennemis. Aussi les voit^on continuellement, dans les histoires, quoique surmontés dans le commencernent par le nombre ou par l'ardeur des ennemis , arracher enfin la victoire de leurs mains.

Leur principale attention étoit d'examiner en quoi leur ennemi pouvoit avoir de la supériorité sur eux , et d'abord ils y mettoient ordre. Ils s'ac-

(i) Voyez surtout la défaite d'Asdrobal, et leur diligence Gpntre Yiriatus.

coutumèrent à voir le saog et les blessures dans les spectacles des gladiateurs , qu'ils prirent des Étrusques. (1)

Les ëpées tranchantes des Gaulois (2) , les éléphants de Pyrrhus , ne les surprirent qu'une fois. Os suppléèrent à la foiblesse de leur cavalerie (3) , d'abord en ôtant les brides des chevaux pour que Fimpétuosité n'en pût être arrêtée, ensuite en y mêlant des vélites (4)- Quand ils eurent connu l'épée espagnole , ils quittèrent la leur (5). Ils éludèrent la science des pilotes par l'invention d'une machine que Polybe nous a décrite. Enfin, comipe dit Jo-

(i) Fragment de Kicolas de Damas, Livre z , tiré d'Athénée, Livre iy. Chapitre xiii. Avant que les soldats partissent pour l'armée y on leur donnoit nn combat de gladiateurs. (Jules CapitoUn , ne de Maxime et de Balbin, )

(a) Les Romains présentoient leurs javelots , qui rece- ▼oient les coups des épées gauloises, et les émoussoient.

{y) EUe fdt encore meilleure que celle àei petits peuples dltalie. On la formoit des principaux citoyens, à qui le poblic entretenoit un cheval. Quand elle mettoit pied à terre, il n'y avoit point d'infanterie plus redoutable, et trè»>souvent elle déterminoit la victoire.

(4) Cétoient de jeunes hommes légèrement armés , et les plos agiles de la légion , qui au moindre signal sautoient sor la croupe des chevaux ou combattoient à pied. ( Talère Maxime, Livre 11, Chapitre m, art. 3; Tite-Live^ Livre XXVI , Chapitre iv. )

(5) Fragment de Polybe , rapporté par Suidas , au mot TOME IV. 2

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sèphe (1)1 Itt guerre étôil pour eux une méditation ,

]ft paix un exercice.

Si quelque nation tint de la nature ou de son institution quelque avantage particulier, ils eu firent d'abord usage : ils n'oublièrent rien pour avoir des chevaux numides , des ^uxshers crétois , des frondeurs baléares, des vaisseaux rhodiens.

Enfin jamais nation ne prépara la guerre avec tant de prudence , et ne la fit avec tant d'audace.

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