CHAPITRE XVIIL Nouvelles maximes prises par les Romains
Quelquefois la lâcheté des empereurs , souvent la foiblesse de l'empiré, firent que Ton chercha à apaiser par de l'argent les peuples qui menaçoient d'envahir (2). Mais la paix ne peut pas s^acheter, parce que celui qui l'a vendue n'en est que plus en état de la faire acheter encore.
Il vaut mieux courir le risque de dire une guerre malheureuse que de donner de l'argent pour avoir la paix ; car on respecte toujours un prince lors* qu'on sait qu'on ne le vaincra qu'après une longue résistance.
D'ailleurs ces sortes de gratifications se changeoient en tributs , et , libres au commencement , devenoient nécessaires : elles furent regardées comme des droits acquis; et, lorsqu'un empereur les refusa à quelques peuples, on voulut donner moins; ils devinrent de mortels ennemis. Entre mille exem-
(i) Voyez Zosime^ Livre iv. Voyez aussi Dexipe, dans V Extrait des ambassades de Constantin Forphyrogénèîe,
{%) On donna d*abord tout aux soldats; ensuite on donna tout aux enncmisi
pies, Tarmée que Julien aieoa contre les Perses fu^ poursuivie dans sa retraite par des Arabes à qui il avott refusé le tributaccoutumé (i) ; et, d'abord après^ sous l'empire de Yalentinien y les Allemands , à qui on avott offert des présents moms considérables ^u a l'ordinaire , s'en indignèrent , et ces peuples du Nord, déjà gouTemés par le point d'honneur , se Yengèrent de cette insulte prétendue par une cruelle guerre.
Toutes ces nations (a) , qui entouraient l'empire en Europe et en Asie, absorbèrent peu a peu les richesses des Romains ; et, comme ils s'étoient agrandis parce que l'or et l'argent de tous les rois étoient portés chez eux (3) , ils s'affoiblirent parce que leur or et leur argent fut porté chez les autres.
Les fautes que font les hommes d'état ne sont pas hnijoars libres : souvent ce sont des suites nécessaires de la situaition où l!on est ; et les inconvénients ont ikit naître les inconvénients. ^i ^
La milice , comme on a déjà vu , étoit devenue
(i)Amimen Marcellin, livre xxt.
(») Ihid, , Livre xxVi.
(!l) « Vous voulez des rldiesses , disoit un empereur à son » amée qui murmurbtt : voilà le pays des Perses» allons en » chercher. Croyez-moi , de tant de trésors que possédoit la > république rojnaine , il ne reste plus rien ; et le mal vient » de ceux qui ont appris aux priùces à acheter la paix des
• barbares. Kos finances sont épuisées , nos villes détruites , » nos provinces ruinées. Un empereur qui ne connott d'au- >• très biens que ceux de l'âme , n'a pas honte d'avouer une
• pauvreté honnête. » ( Anunien MarcelUn, Livre xxiv.)
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très k charge à Tétat : les soldats avoient trois sortes d'avaDtages ; la paye ordinaire, la récompense après le service , et les libéralités d'accident , qui devenoient très^souvent des droits pour des gens qui avoient le peuple et le prinoe entre leurs mains.
L'impuissance où Ton se trouva de payer ces charges fit que Ton prit une milice moins chère. On fit des traités avec des nations barbares qui n'avoient ni le luxe des soldats romains , ni le même esprit , ni les mêmes prétentions.
Il y avoit une autre commodité à cela : comme les barbares tomboient tout à coup sur un pays, ny ayant point chez eux de préparatifs après la résolu* tion de partir , il étoit difficile de faire des levées a temps dans les provinces. On prenoit donc un autre corps de barbares , toujours prêt à recevoir de Fargent, a pilier et à se battre. On étoit servi pour le moment;. mais dans la suite on avoit autant de peine à réduire les auxiliaires que les..ennemis.
Les premiers Romains (i) ne mettoient point dans leurs armées un plus grand nombre de troupes auxiliçiires que de romaines ; et , quoique leurs alliés fussent proprement des sujets , ils ne vouloient point avoir pour sujets des peuples plus belliqueux qu'eux- , mêmes.
Mais dans les dernicjrs temps, non-seulement ils
(i) C'est une observation de Végèce; et il paroit par Tite-Livfî que , si le nombre des auxiliaires excéda qpielqae* fois , ce fut de bien peu.
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nobservèrent pas cette proportion des troupes auxiliaires ^ mais même ils remplirent de soldats barbares les corps de troupes nationales.
Ainsi ils établissoient des usages tout contraires à ceux qui les avoient rendus maîtres de tout : et comme autrefois leur politique constante fut de se réserver l'art militaire , et d'en priver tous leurs voisins , ils le détruisoient pour lors chez eux , et Téta- Missoient chez les autres.
Voici , en un mot , l'histoire clés Romains. Us vainquirent tous les peuples par leurs maximes ; mais ^ lorsqu'ils y furent parvenus , leur république ne put subsister; il fallut changer de gouvernement: et des maximes contraires aux premières , employées dans ce gouvernement nouveau , firent tomber leur grandeur*
Ce n'est pas la fortune qui domine le monde : on peut le demander aux Romains^ qui eurent une suite continuelle de prospérités quand ils se gouvernèrent sur un certain plan , et une suite non interrompue de revers lorsqu'ils se conduisirent sur un autre. Il y a des causes générales , soit morales , soit physiques , qui agissent, dans chaque monarchie ^ rélèvent, la maintiennent , ou la précipitent; tous les accidents sont soumis à ces causes ; et si le hasard d*une bataille , c'est-à-dire une cause particulière a ruiné un état, il y avoit une cause générale qui faisoit que cet état devoit périr par une seule bataille. En un mot) l'allure principale entraine avec elle tous les accidents particuliers.
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Nous voyons que , depuis près de deux siècles , les troupes de terre de Danemarck ont presque toujours été battues par celles de Suède. Il faut que , indépendamment du courage des deux, nations et du sort des armes , il y ait dans le gouvernement danois , militaire ou civil , un vice intérieur qui ait produit cet effet ; et je ne le crois point difficile à découvrir. *
Enfin les Romains perdirent leur discipline militaire ; ils abandonnèrent jusqu a leurs propres armes. Yégèce dit que les soldats les trouvant trop pesantes, ils obtinrent de l'empereur Gratien de quitter leur cuirasse , et ensuite leur casque ; de façon qu'exposés aux coups sans défense , ils ne songèrent plus qu'à fuir, (i)
Il ajoute qu'ils avoient perdu la coutume de fortifier leur camp , et que , par cette négligence , leurs armées furent enlevées par la cavalerie des bar* bares.
La cavalerie fut peu nombreuse chez les premiers Romains ; elle ne faisoit que la onzième partie de la légion , et très-souvent moins ; et ce qu'il y a d'extraordinaire , ils en avoient beaucoup moin^ que nous , qui avons tant de sièges à faire , où la cavalerie est peu utile. Quand les Romains furent dans la décadence , ils n'eurent presque plus que de la cavalerie. Il me semble que , plus une nation se rend savante dans l'art militaire , plus elle ag^it par son
(^i) Dcr£ tni'ii'tari^ liyre x. Cap. xx.
infanterie ; et que , moins elle le connoit , plus elle multiplie sa cavalerie : c'est que , sans la discipline , riofanterie pesante ou légère n'est rien; au lieu que la cavalerie va toujours^ dans son désordre ]nêine(i). L'action de celle-ci consiste plus dans son impétuosité et un certain choc; celle de l'autre , dans sa résistance et une certaine immobilité : c'est plutôt une réaction qu'une action. Enfin la force de la cavalerie est momentanée : l'in&nterie agit plus long-temps ; mais il faut de la discipline pour qu'elle puisse agir long-temps.
Les Romains parvinrent à conmiander à tous les peuples f non-seulement par l'art de la guerre y mais aussi par leur prudence, leur sagesse, leur constance, leur amour pour la gloire et pour la patrie. Lorsque, sous les empereurs, toutes ces vertus s'évanouirent , l'art militaire leur resta, avec lequel , malgré la foiblesse et la tyrannie de leurs princes , ils conservèrent ce qu'ils avoient acquis ; mais lorsque la corruption se mit dans la milice même , ils devinrent la proie de tous les peuples^
Un empire fondé par les armes a besoin de se soutenir par les armes. Mais comme , lorsqu'un état est dans le trouble, on n'imagine pas comment il peut en sortir^ de même^ lorsqu'il est en paix, et
(i) La cavalerie tartare y sans observer aucnae de nos maximes miliudres, a fait dans tous les temps de grandes choses. (Voyez les relations^ et surtout celle de la dernière coDipiéte de la Chine.)
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qu'on respecte sa puissance, il ne vient point dans Tesprit comment cela peut changer : il néglige donc la milice , dont il croit n avoir rien à espérer et tout à craindre , et souvent même il cherche a raffoiblir.
C'étoit une règle inviolable des premiers Romains , que quiconque avoit abandonné son poste , ou laissé ses armes dans le combat , étoit puni de mort. Julien et Valentinien avoient à cet égard ré« tabli les anciennes peines. Mais les barbares pris à la solde des Romains , accoutumés à faire la guerre comme la font aujourd'hui les Tartares, a fuir pour combattre encore , à chercher le pillage plus que l'honneur (f), étoient incapables d'une pareille discipline.
Telle étoit la discipline des premiers Romains , qu'on y avoit vu des généraux condamner leuns enfants à mourir I pour avoir, sans leur ordre , gagné la victoire ; mais , quand ils furent mêlés parmi les barbares, ils y contractèrent un esprit d'indépendance qui faisoit le caractère de ces nations ; et , si Ton lit les guerres de Bélisaire contre les Goths , on verra un général presque toujours désobéi par ses officiers.
Sylla et Sertorius , dans la fureur des guerres ci-
(i) Ils ne Youloient pas s'assujettir aux trayaux des soU dats romains. Voyez Ammien Marcelliny Livre xyni, qui dit y comme une chose extraordinaire ^ qu'ils s'y soumirent en une occasion , pour plaire à Julien j^ qui Youloit mettre des places en eut dç défense.
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v'iles , aîmoîent mieux périr que de faire quelque chose dont Mithridate pût tirer avantage : mais , dans les temps qui suivirent , dès qu'un ministre ou quelque grand crut qu'il importoit k son avarice , à sa vengeance , à son ambition , de faire entrer les barbares dans l'empire , il le leur donna d'abord à ravager, (i)
Il n'y a point d'état où l'on ait plus besoin de tributs que dans ceux qui s'a(Foibli$sent ; de sorte que Fop est obligé d'augmenté^ les charges à mesure que l'on est moins en état d^ les porter ; bientôt, dans les provinces romaines, les tributs devinrent intolérables.
Il faut lire , dans Salvien , les horribles exactions que Ton faisoit sur les peuples (2). Ler citoyens , poursuivis par les traitants , n'avoient d'autre res- ' source que de se réfugier chez les barbares, ou de donner leur liberté au premier qui la vouloir prendre.
Ceci servira à expliquer , dans notre histoire françoise , cette patience avec laquelle les Gaulois
(1) Cela n'étoit pas étonnant dans ce mélange avec de^ Battons qui avoieiit été erran(es , qui ne connoistoient poinf de patrie , et où couvent des corps entiers de troupes se joignoient à l'ennemi qui les avoit vaincus contre leur nation même. (Voyez dans Procope ce que c'étoit ique les Goths sousVitîgès.)
(a) Voyez tout le Livre ▼ ile Gubematione Dei. Voyez aussi dans l'ambassade écrite par Priscus le discours d'un Romain établi parmi les Huns , sur sa féiîcité dans ces pays-là.
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soufirirent la révolution qui devoit ëtablir celte diflférence accablante entre une nation noble et une nation roturière. Les barbares , en rendant tant de citoyens esclaves de la glèbe, c'est-à-dire du champ auquel ils étoient attachés , n'introduisirent guère rien qui n eût été plus cruellement exercé avant eux, (i)