‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 4)Chapitre 31 sur 168 · TOME IV. l · texte numérisé non relu

TOME IV. l

cette persuasioa, il n'^toît pas difficile de rendre la confiance au peuple ; il ne Ëdloit pour cela que quel^ ques cérémonie» et quelques sacrifices. Ainsi, lorsque la ville étoit menace'e ou affligée de quelque malheur , on ne nianquoit pas d en chercher la cause , qui ëtoiC toujours la colère de quelque dieu dont oq avoit négligé le culle : il suffisoit, pour s'en garantir , de &lre des sacrifices et des processions , de purifier la ville avec des torches, du soufre et de l'eau salée. On faisoit faire à la victime le tour des remparts avant de l'égorger , ce qui s'appeloit sacrificUm amburbiiun et amburbiale. On alloit même quelquefois jusqu'à purifier les armées et les flottes, après quoi chacun reprenoit courage.

Scévola, grand pontife , et Varron, un de leurs grands théologiens , disoient qu'il étoit nécessaire que le peuple ignor&t beaucoup de choses vraies , et en crût beaucoup de fausses : saint Augustin dit (i) que Varron avoit découvert par là tout le secret des politiques , et des ministres d'état

Le même Scévola , au rapport de saint Augustin (a), divisoit les dieux en trois classes : ceux qui avotent été établis par les poètes, ceux quiavoient été établis par les philosophes , et ceux qui avoient été établis par les magistrats, aprincipUms cwi--

(i ) Totmn consilium prodidit smpientum pm'^fuod dfHiatet ttpoptdi regerenwr. (Be cmt. Dei y Lib. ir , Cap. xxxi« }

Ceux qui lisent l'histoire romaine , et qui sont un peu clairvoyants , trouvent à chaque pas des traits de la politique dont nous parlons. Ainsi on voit Cicéron, qui, en particulier et parmi ses amis , fait à chaque moment une confession d'incrédulité (1), parler en public avec un zèle extraordinaire contre Timpiété de Verres. On voit un Clodius , qui avoit insolemment profané les mystères de la bonne déesse, et dont Timpiété avoit été marquée par vingt arrêts du sénat , faire lui-même une harangue remplie de zèle à ce sénat qui Tavoit foudroyé, contre le mépris des pratiques anciennes et de la religion. On voit un Salluste , le plus corrompu de tous les citoyens , mettre à la tête de ses ouvrages une pré&ce digne de la gravité et de l'austérité de CatoD. Je n'aurois jamais fait , si je voulois épuiser tous les exemples.

Quoique les magistrats ne donnassent pas dans la religion du peuple, il ne &ut pas croire qu'ik n'en eussent point. M. Cudworth a fort bien prouvé que ceux qui étoient éclairés , parmi les païens , adoroient une divinité suprême , dont les divinités du peuple n'étoient qu'une participation. Les païens , très-peu scrupuleux dans le culte , croyoient qu'il Àoit indifférent d'adorer la divinité même , ou les loanifestations de la divinité ; d'adorer, par exemple , 'dans Vénus, la puissance passive de la nature, ou la I divinité suprême , en tant qu'elle est susceptible de

(1) Adeàne me dclirare censés ut ista credam ?

toute génération; de rendre un cuite au soleil, oa à rÈtre suprême , en tant qu'il anime les plantes et rend la terre féconde par sa chaleur. Ainsi le stoïcien Balbus dit , dans Cicéron ((),(( que Dieu participe, » par sa nature , à toutes les choses d'ici-bas; quil » est Gérè$ sur la terre , Neptune sur les mers. » Nous en saurions davantage si nous avions le livre qu'Asclépiade composa , intitulé F Harmonie de toutes les théologies.

Gomme le dogme de Tâme du monde étoit presque universellement reçu, et que l'on regardoit chaque partie de l'univers comme un membre vivant dans lequel cette âme étoit répandue , il sembloit qu'il étoit permis d'adorer indiCTéremment toutes ces parties , et que le culte devoit être arbitraire comme étoit le dogme.

Voilà d'où étoit né cet esprit de tolérance et de douceur qui régnoit dans le monde païen : on n'avolt garde de se persécuter et de se déchirer les uns les autres; toutes les religions, toutes les théologies, y étoient également bonnes : les hérésies, les guerres, et les disputes de religion, y étoient inconnues; pourvu qu'on allât adorer au temple , chaque citoyen éloit grand pontife dans sa famille.

(i) Deus pcrtinens per naturam cujusque rei, per ternis ^ Ccres , per muria , Ncptanus , aliiper alia , poteruntintetU^i qui qualesque sinty quoqiie cas nomine consuetudo nuncupm^eriiy hos ileos et vcnerarl et colère dcbeinus, (De Nat. Deoruin, Lib. ii, Cap. xxviii. )

Les Romains étoient encore plus tolérants que les Grecs , qui ont toujours gâté tout : chacun sait la malheureuse destinée de Socrate.

Il est vrai que la religion égyptienne fut toujours proscrite à Rome : c'est qu'elle étoit intolérante , qu elle \ouloit régner seule , et s'établir sur les débris des autres ; de manière que l'esprit de douceur et de paix: qui régnoit chez les Romains fut la véritable cause de la guerre qu'ils lui firent sans relâche. Le sénat ordonna d'abattre les temples des divinités égyptiennes; et Valère Maxime (i) rapporte, a ce sujet, qu^Émilius Probus donna les premiers coups , afin d'encourager par son exemple les ouvriers frap* pés d'une crainte superstitieuse.

l\Iais les prêtres de Sérapis et d'Isis avoient encore plus de zèle pour établir ces cérémonies qu'on n'en avoit k Rome pour les proscrire. Quoique Auguste , au rapport de Dion (a) , en eût défendu l'exercice dans Rome , Agrippa, qui commandoit dans^la ville eu son absenc« , fut obligé de le défendre une seconde fois. On peut voir, dans Tacite et dans Suétone, les fréquents arrêts que le sénat fut obligé de rendre pour bannir ce culte de Rome.

Il faut remarquer que les Romains confondirent les Juifs avec les Égyptiens , comme on sait qu'ils confondirent les chrétiens avec les juifs : ces deux religions furent long-temps regardées comme deux branches de la première , et partagèrent avec elle

(i) Liv. I, Chap. m, art. 3. — (2) Liv. xxxiv.

i3o POLITIQUE DES ROMAINS

la haine , le mépris et la persécution des noniaîns< Les mêmes arrêts qui abolirent à Rome les cérémonies égyptiennes mettent toujours les cérémonies juives avec celles-ci, comme il paroît par Tacite (i) et par Suétone , dans lesVies de Tibère et de Claude. Il est encore plus clair que les historiens n^ont jamais distingué le culte des chrétiens d'avec les autres. Onn'étoitpasmême revenu de cette erreur du temps d'Adrien, comme il paroît par une lettre que cet empereur écrivit d'Egypte au consul Servianus (2) : « Tous ceux qui , en Egypte , adorent Sérapis sont 3» chrétiens , et ceux même qu'on appelle évêques y> sont attachés au culte de Sérapis. Il tfy a point de S) juif, de prince de synagogue, de samaritain, de » prêtre des chrétiens, de mathématicien, de devin , » de baigneur , qui n'adore Sérapis. Le patriarche » même des Juifs adore indifféremment Sérapis et le » Christ. Ces gens n'ont d'autre dieu que Sérapis, 3» c'est 4e dieu des chrétiens , des juifs et de tous

(i) AnncUeSf Livre 11 , Chapitre lxxxv.

(a) un qui Serapin colunt^ christiemi sunt ; et desfOti sunt Serapiy qui se Christi epistopos dicunV Nemo UUc archisy^ nagogus judœorumy nemo samariiesy nemo ckrùUanorum , preibyierf non mathematicus ^ non arwpex y non aliptesj qui non Serapin colau Ipse iUe patriarcha {Judœorum scilicet ) cian jSgyptum venerit, ab aliis Serapin €idorare , ab aliis cogitur Christum, Unus illis deus est Sentis : huncjudœi^ hune christiani, hune omnes venerantur et gentes. (Flavius Vopiscns , in Fitd Satumini, Yid. , Historiœ €Uigust€e scripto* Tes, in-fol. 1720 , p. 24$ 5 et in-8«, 1671 , toni* 11, p. 7i9«)

DANS LA RELIGION. 23i

• les peuples. » Peut - on avoir des idées plus con« (uses de ces trois religions , et les confondre plus grossièrement ?

Chez les Égyptiens, les prêtres faisoient un corps à part , qui éloit entretenu aux dépens du public : de là naissoient plusieurs inconvénients; toutes les richesses de Tétat se trouvoîent englouties dans ui^e société de gens qui , recevant toujours et ne rendant jamais, attiroient insensiblement tout à eux. Les pré« très d'Egypte , ainsi gagés pour ne rieu tàirt , laii« guissoient tous dans une oisiveté dont ils ne sor* toient qu'avec les vices qu'elle produit : ils étoient brouillons, inquiets, entreprenants; et ces qualités les rendoient extrêmement dangereux. Enfin uu corps dont les intérêts avoient été violemment séparés de ceux de Tétat étoit un monstre ; et ceux ^i lavoient établi avoient jeté dans la société une semence de discorde et de guerres civiles. Il netk étoit pas de même a Rome : on y avoit b\i de la prêtrise une charge civile; les dignités d*augure, de grsmd pontife , étoient des magistratures 3 ceux qui en étoient revêtus étoient membres du sénat , et par conséquent n'avoient pas des intérêts diflR^ rents de ceux de ce corps. Bien loin de se servir de la superstition pour opprimer la république, ils Temployoient utilement à la soutenir, (i Dans notre » ville, dit Cicéron (i),les rois et les magistrats qui

(i) Jpud veteres, qui rerrnii potiebantury tidênt angaria temebanif ut êestû est nostra cmtas^ in qud et reges , augu-

» leur ont succédé ont toujours eu un double carac- » tère , et ont gouverné l'élat sous les auspices de » la religion. »

Les duumvirs avoient la direction des choses sa- | crées ; les quindécemvirs avoient soin des cérémo* 1 nie« de la religion , gardoient les livres des sibylles, | ce que faisoieut auparavant les décemvirs et les j duumvirs. Ils consultoient les oracles , lorsque le ^ sénat Tavoit ordonné, et en faisoient le rapport, y ajoutant leur avis ; ils étoient aussi commis pour exécuter tout ce qui étoit prescrit dans les livres des sibylles , et pour faire célébrer les jeux séculaires : de manière que toutes les cérémonies religieuses passoient par les mains des magistrats.

Les rois de Rome avoient une espèce de sacerdoce : il y avoit de certaines cérémonies qui ne pouvoient être faites que par eux. Lorsque les Tarquins furent chassés , on craignoit que le peuple ne s'aperçût de quelque changement dans la religion ; cela fit établir un magistrat appelé rex sacrorum , qui , dans les sacrifices y faisoit les fonctions des anciens rois , et dont la femme étoit appelée regina sacrorum. Ce fut le seul vestige de royauté que les Romains conservèrent parmi eux.

Les Romains avoient cet avantage, qu'ils avoient pour législateur le plus sage prince dont l'histoire

resy et postea privati eodem sacerdotio prœcUti rempubUcam religionum auçtoritate rexerunu (Dq divinationc, Lib. i. Cap. XL.)

profane ait jamais parlé : ce grand homme ne chercha pendant tout son règne qu'à faire fleurir la juslice et réquité , et il ne fit pas moins sentir sa modération à ses voisins qu'à ses sujets. Il établit les fécialiens , qui étoient des prêtres sans le ministère desquels on ne pouvoit faire ni la paix ni la guerre. Nous avons encore des formulaires de serments faits par ces fécialiens quand on concluoit la paix avec quelque peuple. Dans celle que Rome conclut avec Albe, un fécialien dit dans Tile-Live (i), « Si le » peuple romain est le premier à s'en départir, /;z^- » blico consilio dolove malo , qu'il prie Jupiter de » le frapper comme il va frapper le cochon qu'il te- B noit dans ses mains ; » et aussitôt il l'abattit d'un coup de caillou.

Avant de commencer la guerre on envoyoit un de ces fécialiens faire ses plaintes au peuple qui avoit porté quelque dommage à la république. Il lui donnoit un certain temps pour se consulter, et pour chercher les moyens de rétablir la bonne intelligence; mais y si on négligeoit de faire raccommodement, le fécialien s'en relournoil, et sortoit des terres de ce peuple injuste, après avoir invoqué contre lui les dieux célestes et ceux des enfers : pour lors le sénat ordonnoit ce qu'il croyoit juste et pieux. Ainsi les guerres ne s'entreprenoient jamais à la hâte, et elles ne pouvoient être qu'une suite d'une longue et mûre délibération.

(i) Livre i^ Chapitre xxiv.

La politique qui regnoit dans la religion des Romains se développa encore mieux dans leurs tic* foires. Si la superstition avoit été écouta , on auroit porté chez les vaincus les dieux des vainqueurs; on auroit renversé leurs temples; et, en établissant uo nouveau culte, on leur auroit imposé une servitude plus rude que la première. On fît mieux : Rome se soumit elle-même aux divinités étrangères, elle les reçut dans son sein; et, par ce lien , le plus fort qui soit parmi les hommes^ elle s attacha des peuples, qui la regardèrent plutôt comme le sanctuaire de la religion que comme la maîtresse du monde.

Mais, pour ne point multiplier les êtres, leBRo* mains, à l'exemple des Grecs, confondirent adroitement les divinités étrangères avec les leurs ; s'ils trouvoient dans leurs conquêtes un dieu qui eût du rapporta quelqu'un de ceux qu'on adoroit à Rome, ils radoptbient , pour ainsi dire , en lui donnant le nom de la divinité romaine, et lui accordoient, si j'ose me servir de cette expression , le droit de bourgeoisie dans leur ville. Ainsi , lorsqu'ils trouvoient quelque héros fameux qui eût purgé la terre de quelque monstre , ou soumis quelque peuple barbare, ils lui donnoient aussitôt le nom d'Hercule, ic Nous » avons percé jusqu'à l'Océan , dit Tacite (i ); et nous

(i) Iptum quinetiam Oceanum illh tentavimus; et superesse adhuc HercuUs columnasfama vulgaoity she adià Etreules, teu qnidqmd ubique magnificum est^ in ciaritatem qms r^fèrreconsensùnus» (De moribiu Germanorom , Cap. xzxxr.)

» y avons trouvé les colonnes d'Hercule; soit qu'Her- > cule y ait été ^ soit que nous ayons attribué a ce » héros tous les faits clignes de sa gloire. »

Varron a compté quarante-quatre de ces dompteurs de monstres ; Cicéron ( i ) n'en a compté que six , vingt-deux Muses , cinq Soleils , quatre Yulcains , cinq Mercures ^ quatre ApoUons , trois Jupiters.

Eusèbe va plus loin (2); il compte presque autant de Jupiters que de peuples.

Les Romains , qui n'avoient proprement d'autre divinité que le génie de la république , ne faisoient point d attention au désordre et à la confusion qu'ils jetoient dans la mythologie : la crédulité des peu* pies, qui est toujours au-dessus du ridicule et de Textravagant , réparoit tout.

(i) DeNaturdDeorumylÀb.injCsL]p.iL7if%tifi:KnyXnu* (a) Prœparado evangeUca^ Lib. lu.

FIK DE LA POLITIQUE DES ROMAISTS DAHS LA HELIGION.

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