TOME IV
24a DIALOGUE
une passion commune , et vous n'avez fait cas que de lambition qui raisonne. Le désir insatiable de dominer, que vous avez trouvé dans le cœur de quelques citoyens , vous a (ait prendre la résolution d'être un homme extraordinaire : Faniour de votre liberté vous a fait prendre celle d'être terrible et cruel. Qui diroit qu'un héroïsme de principe eût été plus funeste qu'un héroïsme d'impétuosité? Mais si pour vous empêcher d'être esclave il vous a (aHu usurper la dictature, comment avez-vous osé^la rendre? Le peuple romain, dites-vous, vous a tu désarmé , et n'a point attenté sur votre vie. C'est un danger auquel vous avez échappé : un plus grand danger peut vous attendre. Il peut vous arriver de voir quelque jour un grand criminel jouir de votre modération , et vous confondre dans la foule d'un peuple soumis.
J'ai un nom , me dit-il ; et il me suffit pour ma sûreté et celle du peuple romain. Ce nom arrête toutes les entreprises ; et il n'y a point d'ambition qui n'en soit épouvantée. Sylla respire , et son génie est plus puissant que celui de tous les Romains. Sylla a autour de lui Chéronée , Orchomène , et Signion; Sylla a donné à chaque famille de Rome un exemple domestique et terrible : chaque Romain m'aura toujours devant les yeux ; et , dans ses songes mêmes, je lui apparoîtrai couvert de sang; il croira voir les funestes tables , et lire son nom à la tête des proscrits. On murmure en secret contre mes lots ; mais elles ne seront pas effacées par des flots m^me
DE SYLLA ET D'EUCRATE. a43
i^sàng romain, Nesuis-je pas au milieu de Rome ? Vous trouverez encore chez moi le javelot que j'avois à Orcbomène , et le bouclier que je portai sur les murailles d'Athènes, Parce que je n'ai point de licteurs, en suis*je moins Sylla? J'ai pour moi le sënat, avec* la justice et les lois ; le sénat a pour lui mon génie, ma fortune et ma gloire.
J'avoue 9 lui dis-je , que^ quand on a une fois fait trembler quelqu'un, on conserve presque toujours ^elque chose de l'avantage qu'on a pris.
Sans dout^, me dit'-il. J'ai étonné les hommes , et c'est beaucoup. Repassez dans votre mémoire Thistoire de ma vie : vous verrez que j'ai tout tiré de ce principe , et qu'il a été l'âme de toutes mes ac; tioii$. Ressouvenez^vous de mes démêlés avec Marm : je fus indigné de voir un homme sans nom , fier de la bassesse de sa naissance , entreprendre de ramener les premières familles de Rome dans la foule du peuple ; et , dans cette situation , je portois tout le poids d'une grande âme. J'étois jeune , et je me résolus de me mettre en état de demander compte à Marius de ses mépris» Pour cela , je l'attaquai avec ses propres armes , c'est-à-dire par des victoires^ contre les ennemis de la république.
Lorsque, par le caprice du sort, je fus obligé de sortir de Rome , je me conduisis de même : j'allai faire la guerre à Mithridate ; et je crus détruire Marius à force de vaincre l'ennemi de Marius. Pendant que je laissai ce Romain jouir de son pouvoir sur la populace, je multipliois ses mortifications, et
je le forçois tous les jours d'aller au Capitole rendre grâces aux dieux des succès dont je le désespérois. Je lui faisois une guerre de réputation plus cruelle cent fois que celle que mes légions faisoient au roi barbare. Il ne sortoit pas un seul mot de ma bouche qui ne marquât mon audace ; et mes moindres ac* tions , toujours superbes , ëtoient pour Marius de funestes présages. Enfin Mithridate demanda la paix: les conditions étoient raisonnables ; et , si ,Rome avoit été tranquille , ou si ma fortune n'avoit pas été chancelante , je les aurois acceptées. Mais le mauvais état de mes affaires m'obligea de les rendre plus dures; j'exigeai qu'il détruisît sa flotte, et qu'il rendît aux rois ses voisins tous les états dont il les avoit dépouillés. Je te laisse , lui dis-je , le royaume de tes pères, à toi qui devrois me remercier de ce que je te laisse la main avec laquelle tu as signé l'ordre de faire mourir en un jour cent mille Romains. Mithridate resra immobile ; et Marius , au milieu de Rome, en trembla.
Cette même audace , qui m'a si bien servi contre Mithridate, contre Marius , contre son fils, contre Thélésinus , contre le peuple , qui a soutenu toute ma dictature, a aussi défendu ma vie le jour que je l'ai quittée ; et ce jour assure ma liberté pour jamais.
Seigneur, lui dis-je, Marius raisonnoit comme vous , lorsque , couvert du sang de ses ennemis et de celui des Romains , il montroit cette audace que vous avez punie. Vous avez bien pour vous quelque^