‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 4)Chapitre 58 sur 168 · LETTRE XXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXV

USBER A IBBEN, A Smyme.

Tai reçu une lettre de ton neveu Rhédi : il me mande qu'il quitte Smyme , dans le dessein de voir ritalie ; que Tunique but de son voyage, est de s'instruire j et de se rendre par là plus digne de toi. Je te félicite d'avoir un neveu qui sera quelque jour la consolation de ta vieillesse.

Rica t'écrit une longue lettre; il m'a dit qu'il te parloit beaucoup de ce pays-ci, La vivacité de son esprit fait qu'il saisit tout avec promptitude : pour moi , qui pense plus lentement , je ne suis en état de te rien dire.

Tu es le sujet de nos conversations les plus ten^ dres : nous ne pouvons assez parler du bon accueil que tu nous as fait à Smyrne, et des services que ton amitié nous rend tous les jours. Puisses-tu , généreux Ibben , trouver partout des amis aussi reconnoissants et aussi fidèles que nous !

Puissé-je te revoir bientôt , et retrouver avec toi ces jours heureux qui coulent si doucement entre deux amis ! Adieu.

De Paris, le i de la lune de Rebiab, a , 17J 2.

3ia LETTRES PERSANES,

LETTRE XXVL

USBEK. A KOXANE, Au séraU dispiihan.

Que V0U9 êtes heureuse , Roxane^ d^étrç dws le doux pays de Perse , et non pas dans ces climats empoisonnés , où Von nç connoU ni la pudeur, ni la vertu ! Que vous êtes heureuse ! Vous vivez daos mon sérail i^omme dana le séjour de Finnocence, inaccessible aux attentats de tous les humains : vous vous trouvez avec joie dans une heureuse impuissance de faillir : jamais honnne ne vous a souillée de ses regards lascifs : votre beau-père même , dans la liberté des festins , n'a jamais vu votre belle bouche : vous n'avez jamais manqué de vous attacher un bandeau $acré pour la couvrir. Heureuse Roxane ! quand vous avez été à la campagne, vous avez toujotirs eu des eunuques qui ont marché devant vous pour donner la mort à tous les téméraires qui n ont pas fui votre vue. Moi - même ^ à qui le ciel vous a donnée pour faire mon bonheur, quelle peine n'ai-je pas eue pour me rendre maître de ce trésor, que vous défendiez avec tant de constance! Quel chagrin pour moi, dans les premiers jours de notre mariage ^ de ne pas vous voir ! Et quelle impatience, quand je vous eus vue! Vous ne la satisfaisiez pourtant pas: vous rirritiez au contraire parles refus obstinés d'une pudeur alarmée : vous me confondiez avec tous ces

LETTRES PERSAÎTES. Sag

hommes à qui vous vous cachez sans cesse. Vous souvient- il de ce jour où je vous perdis parmi vos esclaves , qui ne trahirent , et vous dérobèrent a mes recherches ? Vous souyient-il de cet autre où , voyant vo$ larmes impuissantes, vous employâtes Tautorité de votre mère pour arrêter les fureurs de mon amo«r ? Vous souviegt - il , lorsque toutes les ressources TOUS manquèrent, de celles que vous trouvâtes dans votr^ courage? Vobs prîtes un poignard , et menaçâtes d'immoler un époux qui vous aimoit , s'il contipuoit a exiger de vous ce que vous chérissiez plus que votre époux même. Deux mois se passèrent dans ce Combat de l'amour et de la vertu. Vous poussâtes trop loin vos chastes scrupules : vous ne vous rendîtes pas même après avoir été vaincue : vous défendîtes jusqu'à la dernière extrémité une virginité fliourante : vous me regardâtes comme un ennemi qui vous avoît fait un outrage, non pas comme un époux qof vous avait aimée : vous fûtes plus de trois mois que vous n'osiez me regarder sans rougir : votve air confus sembloit me reprocher l'avantage que j'avois pris. Je n'avois pas même une possession tranquille ; vous me dérobiez tout ce que vous pouviea de ces charmes et de ces grâces ; et jëtois enivré des plus grandes Ëiveurs sans avoir obtenu les moindres.

6î voua aviez été élevée dans ce pays*ci, vous n'auriez pas été si troublée. Les femmes y ont perdu toute retenue; elles se présentent devant les hommes à visage découvert , comme si elles vouloient de-

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mander leur défaite ; elles les cherchent de lears regards celles les voient dans les mosquées y les promenades, chez elles même; l'usage de S9 faire servir par des eunuques leur est inconnu. Au lieu de cette noble simplicité, et de cette aimable pudeur qui règne parmi vous, on voit une impudence brutale a laquelle il est impossible de s'accoutumer.

Oui , Roxane, si vous étiez ici , vous vous sentiriez outragée dans 1 aflreuse ignominie (9\i votre sexe ^t descendu ; vous fuiriez ces abominables liemc , et vous soupireriez pour cette douce retraite , oii vous trouvez rinnocence,oii vous êtes sûre de vous-même, où nul péril ne vous fait trembler, t>ù enfin vous pouvez m'aimer sans craindre de perdre jamaii Tamour que vous me devez.

Quand vous relevez Féclat de votre teint par les plus belles couleurs ; quand vous vous parfumez tout le corps des essences les plus précieuses ; quand vous vous parez de vos plus beaux habits ; quand vous cherchez à vous distinguer de vos compagnes par les grâces de la danse , et par la doaceur de votre chant; que vous combattez gracieusementavec elles de charmes, de douceur et d'enjouement, je ne puis pas m'imaginer que vous ayez d'autre objet que celui de me plaire; et quand je vous vois rougir modestement, que vos regards cherchent lei miens, que vous vous insinuez dans mon cœur par des paroles douces et flatteuses, je ne saurois, Roxane , douter de votre amour.

Mais que puis -je penser d^s femn^es d'Europe?

LETTRES PERSANES. 33i

L'art de composer leur teint , les ornements dont elles se parent , les soins qu'elles prennent de leur personne, le désir continuel de plaire qui les occupe, sont autant de taches feites à leur vertu , et d outrages à leur époux.

Ce n'est pas , Roxane , que je pense qu'elles poussent l'attentat aussi loin qu'une pareille conduite devroit lô faire croire , et qu^elles portent la débauche à cet excès horrible , qui fait frémir, de violer absolument la foi conjugale. Il y a bien peu de femmes assez abandonnées pour aller jusque->là : elles portent toutes dans leur cœur un certain caractère de vertu qui y est gravé, que la naissance donne, et que l'éducation affoiblit, mais ne détruit pas. Elles peuvent bien se relâcher des devoirs extérieurs que la pudeur exige ; mais quand il s'agit de faire les derniers pas , la nature se révolte. Aussi , quand nous vous enfermons si étroitement, que BOUS vous faisons garder par tant d'esclaves , que nous gênons si fort vos désirs lorsqu'ils volent trop loin, ce n'est pas que nous craignions la dernière infidélité , mais c'est que nous savons que la pureté ne sauroit être trop grande , et que la moindre tache peut la corrompre.

Je vous plains , Roxane. Votre chasteté , si longtemps éprouvée, méritoit un époux qui ne vous eût jamais quittée , et qui pût lui-même réprimer les désirs que votre seule vertu sait soumettre.

De Paris y le 'j de la hme de Regeh , 1 7 1 2.

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