PHARAN A USBEK, SON SOUVERAIN SEIGNEUR
Si tu étois ici, magnifique seigneur, je paroîtrois à ta vue tout couvert de papier blanc; et il n'y en auroit pas assez pour écrire toutes les insultes que ton premier eunuque noir, le plus méchant de tous les hommes, m'a faites depuis ton départ.
Sous prétexte de quelques railleries qu'il prétend que j'ai faites sur le malheur de sa condition , il exerce sur ma tête une vengeance inépuisable ; il a animé contre moi le cruel intendant de tes jardins , qui depuis ton départ m'oblige à des travaux insurmontables, dans lesquels j'ai pensé mille fois laisser la vie sans perdre un moment l'ardeur de te servir. Combien de fois ai -je dit en moi-même : J'ai un maître rempli de douceur , et je suis le plus malheu* leux esclave qui soit sur la terre !
LETTRES PERSANES. 36i
Je te Favoue, magnifique seigneur; je ne me croyois pas destiné k de plus grandes misères : mais ce traître d*eunuque a voulu mettre le comble à sa méchanceté. Il y a quelques jours que , de son autorité privée , il me destina à la garde de tes femmes sacrées, c'est-à-dire h. une exécution qui seroit pour moi mille fois plus cruelle que la mort. Ceux qui en naissant ont eu le malheur de recevoir de leurs cruels parents un traitement pareil se consolent peut-être sur ce qu'ils n'ont jamais connu d'autre état que le leur : mais qu'on me fasse descendre de lliumanité et qu'on m'en prive , je mourrois de douleur si je ne mourois pas de cette barbarie.
Tembrasse tes pieds, sublime seigneur, dans une humilité profonde. Fais en sorte que je sente les effets de cette vertu si respectée, et qu'il ne soit pas dit que par ton ordre il y ait sur la terre un malheureux de plus.
Des jardins de Fatméj le ^ delà lune deMaharram^ 1718.