‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 4)Chapitre 85 sur 168 · LETTRE LIX · texte numérisé non relu

LETTRE LIX

RICA A USBEK

Tetois Vautre jour dans une maison où il y avoit un cercle de gens de toute espèce : je trouvai la conversation occupée par deux vieilles femmes qui avoient en vain travaillé tout le matin à se rajeunir. Il £&ut avouer , disoit une d'entre elles , que les hommes d'aujourd'hui sont bien différents de ceux que nous voyions dans notre jeunesse : ils étoient polis, gracieux, complaisants; mais à pi^ésent je les trouve d'une brutalité insupportable. Tout est TOME IV. atJ

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changé, dit pour lors un bopme qui paroiasoit aecar blé de goutte; le temps n'est plus comme il étoit : il y a ({uaraote ans, tout le monde se pprtpit bien; oo mardioit, on étoit gai , on ne demaodoit qu'à rire et à danser : k présent y^ tout le monde est d'une tr» tes&e insupportable^ Un moment après , la conversation tourna du côté de la politique. Morbleu ! dit un vieux seigneur, Tétat n'est plus gouverné : trouveimoi à. présent un ministre comme monsieur Colbert. Je le connoissois beaucoup, ce monsieur Colbert; il étoit de mes amis ; il me faisoit toujours payer de mes pensions avant qui que ce fut : le bel ordre qu'il y avoit dans les finances ! tout le monde étoit à son aise ; mais aujourd'hui je suis ruiné. Monsieur, dit pour lors un ecclésiastique , vous parlez là du temps le plus miraculeux èe notre invincible monarque : y a-t-il rien de si g^a^d q^e ce qu'il faisoit alors pour détruire i'héréèie^Et comptez- vous pour rien l'abolition des duels ? dit d'un air content un autre homme qui n'avoit point encore parlé. La remarque est judicieuse , me dit quelqu'un à l'oreille : cet homme est charmé de Tédit ; et il l'observe si bien , qu'il y a six mois qu'il reçut cent coups de bâton pour ne le pag violer.

Il me semble , Usbek , que nous ne jugeons jamais des èhoses que par un reCmn* secret qiie nous faisons sur n6tts • mêmes. Je ne suis pas surpris que les nègres peignent le diable d'une blancheur éblouissante,' et leurs dieux noirs comme dncharbon; que k Vénus de certains peuples ait des mamelles qui

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lui pendent jusque» aux cuisses ; et qu'enfin tous les idolâtres aient représenté leurs dieut avec une figuré btimafiné , et leur aient fait paf t de tontes leurs inclinations. On a dit fort bien que si les triangfles filisoient un dieUf îts lui donneil'oiént trois côtés.

Mon chef Usbék , quand je vois des hommes qui tmnpetii snr un atome , c'est-à-dire la terre , qui n'esl qu'un point de Funtvers, se proposer directe-* ment pour modèles de la Providence , je ne sais comment accorder tant d'extravagance avec tant de petîCesse.

i)â Paris y té x4 delà ittne de Saphck-y 1714.

LEtTRE LX.

USBEK: A IBBEN, Â Smyme.

Tu me demandes s'il y a des Juifs en France^ Sache que partout où il y a de l'argent il y a des Juifs. Tu me démandes ce qu'ils y font. Précisément ce qu'ils font en Perse : rien ne ressemble plus à un Juif d'Asie qu'un Juif européen.

Ils font paroîCre ches^ les chrétiens , comme pa^mi nous, une obstination invincible pour leur reUgion; qui va jusqu'à la folie.

La religion juive est un vieux troûc qui a produit deux branches qui ont couvert toute la terre ^ \% veui& dire le mabomélisme et le christianisme; ou

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plutôt c'est une mère qui a engendré deux filles qui Vont accablée de mille plaies; car, en fait de religion , les plus proches sont les plus grandes ennemies. Mais, quelque mauvais traitements qu'elle en ait reçus , elle ne laisse pas de se glorifier de les avoir mises au monde : elle se sert de l'une et de l'autre pour embrasser le monde entier , tandis que d'un autre coté sa vieillesse vénérable embrasse tous les

temps.

Les Jui& se regardent donc comme la source de toute sainteté, et l'origine de toute religion; ils nous regardent au contraire comme des hérétiques qui ont changé la loi , ou plutôt comme des Juifs rebelles.

Si le changement s'étoit fait insensiblement , ib • croient qu'ils aiiroient été facilement séduits ; mais comme il s'est fait tout à coup et d'une manière violente, comme ils peuvent marquer le jour et l'heure de l'une et de l'autre naissance, ils se scandalisent de trouver en nous des kges , et se tiennent fermes à une religion que le monde même n'a pas précédée. Ils n'ont jamais eu dans l'Europe un calme pareil à celui dont ils jouissent. On commence à se défaire parmi les chrétiens de cet esprit d'intolérance qui les animoit : on s'est mal trouvé en Espagne de les avoir chassés, et en France d'avoir fatigué des chrétiens dont la croyance différoit un peu de celle du prince. On s'est aperçu que le ièle pour les progrès de la religion est différent de l'attachement qu'on doit avoir pour elle , et que, pour l'aimer et l'obser-

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ver y il nW pas nëcessaire de haïr et de persécuter ceux €fa\ ne l'observent pas.

Il seroit II souhaiter que nos musulmans pensassent aussi sensément sur cet article que les chrétiens, que Ton pût une bonne fois faire la paix entre Halî et Abubeker , et laisser a Dieu le soin de décider des mérites de ces saints prophètes. Je voudrois qu'on les honorât par des actes de vénération et de respect , et non pas par de vaines préférences , et qu'on cherchât à mériter leur faveur , quelque place que Dieu leur ait marquée , soit à sa droite, ou bien sous le marchepied de son trône.

De Paris, le iS de la lune de Sapkar, 17 14.

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