‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 5)Chapitre 28 sur 129 · DES CONTRASTES · texte numérisé non relu

DES CONTRASTES

L'ame aime la symétrie ^ mais elle aime aussi les contrastes* Ceci demande bien des explications.

Par exemple , si la nature demande des peintres et des sculpteurs qu'ils mettent de la symétrie dans les parties.de leurs figures, elle veut, au contraire , qu'ils mettent des contrastes dans les attitudes^ Un pied rangé comme un aii|re , un membre qui va comme un autre , sont insupportables : la raison en est que cette symétrie fait que les attitudes sont presque toujours les mêmes , comme on le voit dans les figures gothiques , qui se ressemblent toutes par là. Ainsi il n'y a plus de variété dans les productions de l'art. X)e plus , la nature ne nous a pas situés ainsi ; et comme elle nous a donné du mouvement, elle ne nous a pas ajustés dans nos actions et dans nos manières comme des pagodes; et si les hommes gênés et contraints sont insupportables, que sera-ce des productions de l'art ?

Il faut donc mettre des contrastes dans les attitudes , surtout dans les ouvrages de sculpture, qui, naturellement froide, ne peut mettre de feu que par la force du contraste et de la situation. Tome V. 10

i46 ESSAI

Mais comme nous avons cKt que la variété que Ton a dierché à mettre dans le gothique lui a donné de l'uniformité, il est souvent arrivé que la variété que l'on a cherché à mettre ^ar le moyen des contrastes est devenue une symétrie et une vicieuse uniformité.

Ceci ne se sent pas seulement dans de certains ouvrages de sculpture et de peinture, mais aussi dans le style de quelques écrivains , qui , dans 'chaque phrase, mettent toujours le commencement en contraste avec la fin par des antithèses continuelles, telles que saint Augustin et autres auteurs de la basse latinité, et quelques-uns de nos modernes , comme Saint-Évremont. Le tour de phrase , toujours le même et toujours uniorme, déplaît extrêmement; ce contraste perpétuel devient symétrie , et cette opposition toujours recherchée devient uniformité» L'esprit y trouve si peu de variété, que, lorsque vous avez vu une partie de la phrase , vous devinez toujours l'autre ; vous voyez des mots opposés, mais opposés de la même manière ; vous voyez un tour de phrase, mais c'est toujours le même.

Bien des peintres sont tombés dans le défaut de mettre des contrastes partout et sans ménagement; de sorte que, lorsqu'on voit une figure, on devine d'abord la disposition de celle d*à côté : cette continuelle diversité devient quelque chose de semblable. D'ailleurs la nature, qui jette les choses dans le désordre, ne montre pas l'affectation d'un contraste continuel ; sani

compter qu'elle ne met pas tous les corps en mouvement , et dans un mouvement forcé. Elle est plus variée que cela ; elle met les uns en ro* pos , et elle donne aux autres differe0tes sortes de mouvements.

Si la partie de Tâme qui connott aime la va* riété, celle qui sent ne la cherche pas moins; car l'âme ne peut pas soutenir long-4emps les mêmes situations , parce qu'elle est liée à un corps qui ne peut les souffrir. Pour que notre âme soit excitée, il* faut que les esprits coulent dans les nerfs : or il y a là deux choses ; une lassitude dans les nerfs, une cessation de la part des esprits qui ne coulent plus, ou qui se dissipent des lieux où ils ont coulée

Ainsi tout nous fatigue à la longue, ^t surtout les grands plaisirs : on les quitte toujours avec la même satisfaction qu'on les a pris ; car les fibres qui en ont été les organes ont besoin de repos; il faut en employer d'autres plus propres à nous servir, et distribuer, pour ainsi dire, le travail.

Notre âme est lasse de sentir; mais ne pas sentir, c'est tomber dans un anéantissement qui l'accable. On remédie à tout en variant ses modifications; elle sent, et elle ne se lasse pas.

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