‹ Œuvres complètes de Montesquieu (volume 5)Chapitre 34 sur 129 · DU JE NE SAIS QUOI · texte numérisé non relu

DU JE NE SAIS QUOI

Il y a quelquefois dans les personnes ou dans les choses un charme invisible , une grâce naturelle qu'on n'a pu définir , et qu'on a été forcé d'appeler le je ne sais quoi. Il me semble que c'est un effet principalement fondé sur la surprise. Nous sommes touchés de ce qu'une personne nous plaît plus qu'elle ne nous a paru d'abord devoir nous plaire , et nous sommes agréablement surpris de ce qu'elle a su vaincre des défauts que nos yeux nous montrent , et que le cœur ne croit plus. Voilà pourquoi les femmes laides ont très-^souvent des grâces, et qu'il est rare que les belles en aient. Car une belle personne fait ordinairement le contraire de ce que nous avions attendu : elle parvient à nous paroitre moins aimable; après nous avoir surpris en bien , elle nous surprend en mal ; mais l'impression du bien est ancienne , celle du mal nouvelle : aussi les belles personnes font-elles rarement les grandes passions , presque toujours réservées à celles qui ont des grâces , c'est-à-dire, des agréments que nous n'attendions point , et que nous n'avions pas sujet d'attendre. Les gran* des parures ont rarement de la grâce, et souvent l'habillement des bergères en a. Nous admirons la majesté des draperies de Paul Véronèse ; mais nous sommes touchés de la simplicité de Rafaël et de la pureté du Corrège. Paul Véronèse

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promet beaucoup, et paye ce qu'il promet. Raphaël et le Corrège promettenCt peu , et payent beaucoup; et cela nous plaît davantage.

Les grâces se trouvent plus ordinairement dans Tesprit que dans le visage : car un beaiï visage paroit d'abord ^ et ne cache presque rien ; mais l'esprit ne se montre que peu à peu , que quand il veut , et autant qu'il veut ; il peut se cacher pour paroître , et donner cette espèce de surprise qui fait les grâces.

Les grâces se trouvent moins dans les traits du visage que dans les manières ; car les manières naissent à chaque instant, et peuvent à tous les moments créer des surprises : en un mot, une femme ne peut guère être belle que d'une façon ; mais elle est jolie de cent mille.

La loi des deux sexes a établi , parmi les nations policées €t sauvages, que les hommes de^ manderoient, et que les femmes ne feroient qu'accorder : de là il arrive que les grâces sont plus particulièrement attachées aux femmes. Comme elles ont tout à défendre , elles ont tout à cacher ; la moindre parole , le moindre geste , tout ce qui , sans choquer le premier devoir , se montre en elles, tout ce qui se met en liberté, devient une grâce ; et telle est la sagesse dç la nature, que ce qui ne seroit rien sans la loi de la pudeur devient d'un prix infini depuis cette heureuse loi, qui fait le bonheur de l'univers.

Comme la gène et l'affectation ne sauroient nous surprendre, les grâces ne se trouvent ni

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dans les manières gênées , ni.dans les manières affectées 9 mais dans une certaine liberté on facilité qui est entre les deux extrémités ; et rame est agréablement surprise de voir que l'on a évité les deux écueils. Il sembleroit que les manières naturelles devroient être les plus aisées : ce sont celles qui lé sont moins; car l'éducation qui nous gène nous fait toujours .perdre du naturel : or nous sommes charmés de le veir revenir.

Rien ne nous plait tant dans une parure que lorsqu'elle est dans cette négligence 9 ou même dans ce désordre qui nous cache tous les soins que la propreté n'a pas exigés , et que la seule vanité auroit faii prendre ; et l'on n'a jamais de grâce dans l'esprit que lorsque ce que l'on dit paroi t trouvé, et non pas recherché.

Lorsque vous dites des choses qui vous ont coûté , vous pouvez bien faire voîp que vous avez de l'esprit, et non pas des grâces dans l'esprit. Pour le faire voir , il faut que vous ne le voyiez pas vous-même, et que les autres, à qui d'ail* leurs quelque chose de naïf et de simple en vous ne promettoit rien de cela, soient douoement Surpris de s'en apercevoir.

Ainsi les grâces ne s^acquièrent point : pour en ^avoir , il faut être naïf. Mais comment peutr on travailler à être naïf?

Une des plus belles fictions d'Homère, c'est celle de cette ceinture qui donnoit à Vénus Part de plaire. Rien n'est plus propre à faire sentir cette magie et ce pouvoir des grâces qui semblent

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être données & «ne personne pair un ^pouvoir invisible , et qui sont distinguées de la beauté même. Or, cette ceinture ne poûvoit être donnée qu'à Vénus. Elle ne pouToit coctvenir à la beauté majestueuse de Junon ; car la majesté demande une certaine gravité, c'est-à-dire , une gêne opposée à l'ingénuité des grâces. Elle ne pouvoit bien convenir à la beauté fière de Pallas ; car la fierté est opposée à la douceur des grâces, et d'ailleurs peut souvent être soupçonnée d'affectation.

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