PLAISIR FONDÉ SUR LA RAISON
J'ai dit souvent que ce qui nous fait plaisir doit être fondé sur la raison ; et ce qui ne l'est pas à certains égards , mais parvient à nous plaire par d'autres , doit s'en écarter le moins qu'il est possible.
Et je ne sais comme il arrive que la sottise de l'ouvrier, bien marquée, fait que l'on ne peut plus se plaire à son ouvrage ; car , dans les ou* vrages de goût, il faut , pour qu'ils plaisent , avoir une certaine» confiance à l'ouvrier, que Fon perd d'abord lorsque l'on voit , pour première chose> qu'il pèche contre le bon sens»
Ainsi lorsque j'étois à Pise , je n'eus aucun ^plaisir lorsque je vis le fleuve Arno peint dans le ciel avec son urne qui roule des eaux. Je n'eus aucun plaisir à Gênes de voir des saints dans le ciel qui souffroient le martyre. Ces choses sont si grossières qu'on ne peut plus les regarder;
Lorsqu'on entend dans le second acte de Thyeste^ de Sénèque , des vieillards (FAr^os qui, comme des citoyens de Rome du temps de Sénèque, parlent des Parthes et des Quirites, et distinguent les sénateurs des plébéiens , mépris
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•sent les blës de la Lybie , les Sarmates qui ferment la mer Caspienne , et les rois qui ont subjugué les Daces^ une pareille ignorance fait rire dans un sujet sérieuxi C'est comme si , sur le théâtre de Lonxlres, on iniroduisoit Marins ^ disant que , pourvu qu'il ait la faveur de la chambre-bassè , iï ne craint point l'inimitié de celle des pairs, ou qu'il aime mieux la vertu que tout ce que les grandes familles de Rome font venir du Potose.
Lorsqu'une chose eât , à certains égards , contre la raison , et que , nous plaisant par d'autre* , l'usage ou l'intérêt même de nos plaisirs la fait regarder comme raisonnable , comme nos opéras, il faut faire enscnrte qu'elle s^en écarte le moins possible. Je ne pouvois souffrir en Italie de voir Caton et César chanter des ariettes sur le théâtre ; les Italiens , qui #nt tiré de l'histoire les sujets de leurs opéras, ont montré moins de goût que nous, qui les avons tirés de la fable ou jdes romans. A force de merveilleux , l'inconvénient du chant diminue , parce que ce qui est si .extraordinaire paroit mieux pouvoir s'exprimer par une manière plus éloignée du naturel ; d'ailleurs il semble qu'il est établi que le chant peut avoir dans les enchantements et dans le commerce des dieux une force que les paroles n'ont pas; il est donc là plus raisonnable, et nous avons bien fait de l'y employer.
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DE LA CX)NSmÉRATION DE LA SITUATION MEILLEURE.
Daits la plupart des jeux folâtres, la source la plus commune de nos plaisirs vient de ce que , par de certains petits accidents, nous voyons quelqu'un dans un embarras où nous ne sommes pas, comme si quelqu'un tombe, s'il ne peut
échapper, s'il ne peut suivre; de même dans
les com^édies , nous a^ons du plaisir de voir un homme dans une erreur où nous ne sommes pas.
Lorsque nous voyons faire une chute à quelqu'un , nous nous persuadons qu'il a plus de peur qu'il n'en doit avoir , et cela nous divertit ; de même, dans les comédies, nous prenons plaisir à voir un homme plus embarrassé qu'il ne devroit l'être. Comme lorsqu'un homme gra^ve fait quelque chose de ridicule , ou se trouve dans une position que nous sentons n'être pas d'accord avec sa gravité , cela nous divertit ; de même , dans nos comédies, quand un vieillard est trompé, nous avons du plaisir à voir que sa prudence et son expérience sont les dupes de son amour et de son avarice.
Mais lorsqu'un enfâût tombe, au lieu d'en rire , nous en avons pitié , parce que ce n'est pas proprement sa faute , mais celle de sa foiblesse ; de même lorsqu'un jeune homme , aveuglé par sa passion , a fait la folie d'épouser une personne qu'il aime , et en est puni par son père ^ nous
têS ESSAI
sommes affligés de le voir devenir malheureux pour avoir suivi un penchant naturel , et avoir plié à la foiblesse de la condition humaine.
Enfin, comme lorsqu'une femme tombe, toutes les circonstances qui peuvent augmenter son embarras, augmentent notre plaisir ; de même, dans les comédies , nous nous divertissons de tout ce qui peut augmenter Tembarras de certains personnages.
Tous ces plaisirs sont fondés, ou sur notre malignité naturelle , ou sur Taversion que nous donne , pour de certains personnages , l'intérêt que nous prenons pour d'autres.
Le grand art de la comédie consiste donc à bien ménager et cette affection et cette aversion, de façon que nous ne nous démentions pas d'un bout de la pièce à l'autre, et que nous n'ayons point du dégoût ou du regret d'avoir aimé ou haï. Car on ne peut guère souffrir qu'un caractère odieux devienne intéressant que lorsqu'il y a raison pour cela dans le caractère même, et qu'il s'agit de quelque grande action qui nous surprend, et qui peut servir au dénoûment de la pièce.