PREMIER CHANT. 6S
Lorsque les nymphes approchent de ses bords, il s'arrête ; et ses flots qui fuyoient trouvent des flots qui ne fuient plus. Mais, lorsqu'une d'elles se baigne, il est plus amoureux encore; ses eaux tournent autour d'elle : quelquefois il se soulève pour l'embrasser mieux; il l'enlève, il fuit, il Tentratne. Ses compagnes timides commencent à pleurer : mais il la soutient sur ses flots ; et, charmé d'un fardeau si dber, il la promène sur sa plaine liquide. Enfin , désespéré de la quitter, il la porte lentement sur le rivage , et console ses compagnes.
A côté de la prairie est un bois de myrtes, dont les routes font mille détours. Les amants y viennent se conter leurs peines : l'Amour, qui les amuse, les conduit par des routes toujours plus secrètes.
Non loin de là est un bois antique et sacré, où le jour n'entre qu'à peine : des chênes , qui semblent immortels, portent au ciel une tête qui se dérobe aux yeux. On y sent une frayeur religieuse : vous diriez que c'étoit la démeure des dieux lorsque les hommes n'étoient pas encore sortis de la terre.
Quaod on a trouvé la lumière du jour, on monte une petite colline , sur laquelle est le temple de Vénus : l'univers n'a rien de plus saint ni de plus sacré que ce lieu.
Ce fut dans ce temple que Vénus vit pour la première fois Adonis : le poison coula au cœur de la déesse. Quoi! dit-elle, j'aimerois un mortel ! Tome V, 5
Hélas 1 je sens que je Fadoré. Qu on ne m'adresse
plus de V08UX ; il n'y a plus à Gnide d'autre dieu
qu'Adonis.
Ce fut dans ce lieu qu'elle appela les Amours, lorsque, piquée d'un défi tém^aire, elle les consulta. Elle étoit en doute si elle s'exposeroit aux regards du berger troyen. Elle cacha sa ceinture sous ses cheveux; ses nymphes la parfumèrent, elle monta sur son char traîné par des cygnes , et arriva dans la Phrygie. Le berger balançoit entre . Junon et Pallas ; il la vit , et ses regards errèrent et moururent : la pomme d'or tomba aux pieds de la déesse ; il voulut parler, et son désordre décida^
Ce fut dans ce temple que la jeune Psydié vint avec sa mère , lorsque l'Amour , qui voloit autour des lambris dorés, fut surpris lui-même par un de ses regards. Il sentit tous les maux qu'il fait souffrir. C'est ainsi , dit-il , que je blesse ! Je ne puis soutenir mon arc ni mes flèches. Il tomba sur le sein de Psyché. Ah! dit-il, je commence à sentir que je suis le dieu des plaisirs.
Lorsqu'on entre dans ce temple, on sent dans le cœur un charme secret qu'il est impossible d'exprimer : l'âme est saisie de ces ravissements que les dieux ne sentent eux-mêmes que lors* qu'ils sont dans la demeure céleste.
Tout ce que la nature a de riant est joint à tout ce que L'art a pu imaginer de plus noble et de plus digne dtt dieux.
Une main , sans doute immortelle, l'a partout
PREMIER CHANT. €y
orné de peinturas qui semblent resfHFer. CNi y vmt k naissance de Vénus , le ravissement des dieux qui la virent, son embarras de se voir toute nue , et cette pudeur qui est la première des grâces.
On y voit les amours de Blars et de la déesse. Le peintre a représenté le dieu sur son char, fier et même terrible : la Renommée vole autour de lui; la Peur et la Mort marchent devant ses coursiers couverts d'écume; il entre dans la mé* lée, et une poussière épaisse commence à le dérober. D'un autre côté, on le voit couché languissamment sur un lit de roses ; il sourit à Vénus : vous ne le reconnoissez qu'à quelques traits divins qui restent encore. Les Plaisirs font des guirlandes dont ils lient les deux amants : leurs yeux semblent se confondre; ils soupirent; et, attentifs l'un à l'autre, ils ne regardent pas les Amours qui se jouent autour d'eux.
Dans un appartement séparé, le peintre a représenté les noces de Vénus et de Vulcain : toute la cour céleste y est assemblée. Le dieu pamit moins sombre ,^mais aussi pensif qu'à l'ordinaire. La déesse regarde d'un air froid la joie commune : elle lui donne négligemment une main qui semble se dérober; elle retire de dessus lui des regards qui portent à peine, et se tourne du côté des Grâces.
Dans un autre tableau, on voit Junon qui fait la cérémonie du mariage. Vénus prend la coupe pour jUrer à Vulcain une fidélité étemelle ; !«§
dieux sourient, et Vulcain l'écoute avec plaisir*
De Fautre côlé, on voit le dieu impatient qui entraîne sa divine épouse : elle foit tant de résistance, que. Ton croiroit que c'est la fille de Cérès que Pluton va ravir, si l'œil qui voit Vénus pouvoit jamais se tromper.
Plus loin de ià, on le voit qui l'^nléve pour l'emporter sur le lit nuptial. Les dieux suivent en foule. La déesse se débat, et veut échapper des bras qui la tiennent. Sa robe fui4: ses genoUK, hi toile vole : mais Vulcain répare ce beau désordre, plos attentif à la cacher qu'ardent à la ravir.
Enfin , on le voit qui vient de la poser sur le lit que rilymtîn a préparé : il l'enferme dans les rideaux; et \i croit l'y tenir pour jamais. La troupe importune se retire : il est charmé de la voir s'éloigner. Les déesses jouent entre elles: mais les dieux paroissent tristes ; et la tristesse de Mars a quelque chose d'aussi sombre que la noire jalousie.
Charmée de la magnificence de son temple, la déesse elle-même y a voulu établir son culte : elle en a réglé les cérémonies, institué les fêtes; et elle y est en même temps la divinité et la prêtresse.
Le culte qu'on lui rend presque par toute la terre est plutôt une profanation qu'une religion. Elle a des temples où toutes les filles de la ville se prostituent en son honneur, et se font une dot des profits de leur dévotion. Elle eh a où
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(fliaque femme mariée va , une fois on 5a rie, se donner à ceiui qui la choisit , et jette clans le sanctuaire l'argent qu'elle a reçu. Il y en a d'autres où les courtisanes de tous les pays, pkis honorées que les matrones, vont porter leurs offrandes. Il y en a enfia ou les hommes se font eunuques, et s'habillent en femmes pour servir dans le sanctuaire, consacrant à la déesse, et le sexe qu'ils n'ont plus, et celui quHls ne peuvent pas avoir. ' '
Mais elle a vouJn que le peuple de Gnide eut un culte plus pur, et lui rendit des honneurs pU:s dignes d'elle. Là, les sacrifices sont des soupirs^ et les offrandes un cœur tendre. Chaque amant adresse ses voeux à sa maîtresse, et Vénus le» reçoit pour elle.
Partout où se trouve la beauté , on ladore comme Vénus même i car la beauté est aussi divine qu'elle.
Les cœurs amoureux viennent dans le temple;ils vont embrasser les autels de la Fidélité et de la Constance.
Ceux qui sont accablés des rigueurs d'une cruelle y viennent soupirer: èls sentent diminuer leurs tourments; ils trouvent dans leur cœur la flatteuse espérance.
La déesse, qui » promis de faire te bonheur des vrais amants , le mesure toujours à leurs peines«
La jalousie est une passion qu'on peut avoir , mais qu'on doit taire. On adore en secret les
fj<î LE TEMPLE DE GNIDE.
caprices de sa maîtresse, comme on adore les décrets des dieux , qui deviennent plus justes lorsqu'on ose s'en plaindre.
On met au rang des faveurs divines le feu, les transports de l'amour, et la fureur même : car moins on est maître de son cœur, plus il est à la déesse.
Ceux qui n'ont point donné leur cœur sont des profanes qui ne peuvent pas entrer dans le temple : ils adressent de loin leurs/ vœux à la déesse, et lui demandent de les délivrer de cette liberté , qui n'est qu'une impuissance de former des désirs.
La dée^e inspire aux filles de la modestie r cette qualité charmante donne un nouveau prix à tous les trésors qu'elle cache.
Mais jamais , dans ces lieux fortunés , elles n'ont rougi d'une passion sincère, d'un senti-, ment naïf, d'un aveu tendre.
Le cœur fixe toujours lui-même le moment auquel il doit se rendre : mais c'est une profanation de se rendre sans aimer.
L'Amour est attentif à la. félicité des Gnidiens : il choisit les traits dont il les blesse. Lorsqu'il voit une amante affligée , accablée des rigueurs d'un amant , il prend une flèche trempée dans les eaux du fleuve d'oubli. Quand il voit deux amants qui commencent à s'aimer, il tire sans cesse sur eux de nouveaiiv traits. Quand il en ^'oit dont l'amour s'affoiblit, il le fait soudain renaître ou mourir; car il épargne
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toujours les derniers jours d*fuie passion laagnissante : om ne passe point par les dégoftu arant de cesser d'aimer; mais de plos grandes douceurs font oublier les moindres.
L'Amour a oté de son car({uois les traits cmeis dont il blessa Pbèdre et Ariane , qni, mêlés d'amour et dé haine , servent k montrer ^ pois* sance , comme la fondre sert k bitt ooonoitre Feropire de lupiter.
A mesnre que le dieu donne le plaisir d^ai* mer , Yénus j joint le bonheur de plaire.
Les filles entrent chaque jour dans le sanc* tuaîre pour £ûre leur prière a Vénus. Elles y expriment des sentiments nai6 comme le corar qui les fait naître. Reine d'Amathontr , disoiC une d'elles, ma flamme pourTfayrsis est éteinte: je ne te demande pas de me rendre mon amoor ; £aûs seulement qulxiphile m'aime.
Une autre disoit tout bas : Puissante déesse , donne-moi la force de cacher quelque temps mon amour à mon berger , pour augmenter le prix de l'aveu que je veux lui en faire.
Déesse de Cjthère , disoit une antre , je cherche la solitude ; les jeux de mes compagnes ne me plaisent plus. J'aime peut-être. Ah ! si j'aime quelqu'un , ce ne peut être que Daphnis.
Dans les jours de fête , les filles et les jeunes garçons viennent réciter des hymnes en l'honneur de Yénus : souvent ils chantent sa gloire en chantant leurs amours.
Un jeune Gnidien, qui tenoit par la main
sa maîtresse , chantoit ainsi : Amour , lorsque tu vis Psyché , tu te blessas sans doute des mêmes traits dont tu viens de blesser mon cœur : ton bonheur n'étoit pas différent du mien ; car tu sentois mes feux , et moi j'ai senti tes plaisirs.
J'ai vu tout ce que je décris. J'ai été à Guide; j'y ai vu Thémire , et je l'ai aimée ; je l'ai vue encore^ et je l'ai aimée davanitage. Je resterai toute ma vie à Gnide avec elle , et je serai le plus heureux des mortels.
Nous irons dans le temple, et jamais il n'y sera entré un amant si fidèle : nous irons dans le palais de Vénus, et je croirai que c'est le palais de Thémire : j'irai dans la prairie, et je cueillerai des fleurs que je mettrai sur son sein : peut-être que je pourrai la conduire dans * le bocage où tant de routçs vont se confondre ; et quand elle sera égarée.... L'Amour, qui m'inspire , me défend de révéler ses mystères.