LETTRE XLV
A M. UABBÉ DE GUASCO.
J'ai reçu , monsieur le eomte , à la Brède , où je suis , et où je voudrois bien que vous fussiez , votre lettre datée de Turin. M. le marquis de Saint-Germain * , qui s'intéresse vivement à ce qui vous regarde, m'avoit déjà appris la manière distinguée dont vous avez été reçu à votre cour, et la justice qu'on vous y a rendue. Il est consolant de voir un roi réparer les torts que son ministre a fait essuyer; et je vois avec
• Ce sont les Considérations sur les mœurs de ce siècle,
* Ambassadeur de Sardaigne à Paris , qui j fut fort estimé.
joie qu'avec le temps , le mérite est toujours reconnu par les princes éclairés qui se donnent la peine de voir les choses par eux-mêmes. Les bons offices que M. le marquis de Saint- Germain vous a rendus par ses lettres augmentent la bonne opinion que j'avois de lui. Je vous fais bien mes compliments sur l'investiture de votre coitité ' ; et si j'avois appris que vous aviez été investi d'une abbaye, ma satisfaction seroit aussi complète qu'eût été la réparation. Au reste, mon cher ami , je ne voudrois point qu'il vous vînt la tentation de nous quitter; vous savez que nous vous rendons justice en France , et que vous y avez des amis. Ce seroit une ingratitude à vous d'y renoncer pour un peu de faveur de cour ; permettez-moi de me reposer à cet égard sur la maxime qu'on n'est pas prophète dans sa patrie.
J'ai eu ici milord Hyde •, qui est allé de Paris
* En Piémont , par les constitutions du pays , les ecclésiastiques ne peuvent point posséder de fiefs , ni en prendre le titre. Les deux frères étant exposés aux périls de la guerre , il pouvoit arriver que , venant à manquer , le fief qui donne le titre à leur famille retombât à la couronne , ou dans une famille étrangère. D'ailleurs , comme il étoit établi en Allemagne , bii les ecclésiastiques ne sont pas sujets à^la même loi , il demanda au roi de l'investir aussi lui-même de ce fief; grâce que le roi lui accorda par une patente particulière , avec le titre , jurisdiction et prérogatives du comté de sa famille , dérogeant , à cet effet , à l'article des constitutions sur ce sujet.
* Ou de Cornbury , dernier descendant du célèbre chancelier Hyde , fort aimé en France , oîi il demeuroit depuis