DES MODERNES
Nous n’avons pas d’auteur tragique qui donne à Pâme de plus grands mouvements que Crébillon, qui nous arrache plus à nous-mêmes , qui nous remplisse plus de la vapeur du dieu qui l’agite : il vous fait entrer dans le transport des bacchantes. On ne saurait juger son ouvrage, parce qu’il commence par troubler cette partie de l’âme qui réfléchit. C’est le véritable tragique de nos jours , le seul qui sache
bien exciter la véritable passion de la tragédie, la terreur.
Un ouvrage original en fait toujours construire cinq ou six cents autres : les derniers se servent des premiers à peu près comme les géomètres se servent de formules.
J’ai entendu la première représentation d 'Inès de Castro de M. de la Motte.* J’ai bien vu qu’elle n’a réussi qu’à force d’être belle , et qu’elle a plu aux spectateurs malgré eux. On peut dire que la grandeur de la tragédie , le sublime et le beau , y régnent partout. Il y a un second acte qui , à mon goût, est plus beau que tous les autres : j’y ai trouvé un art souvent caché qui ne se dévoile pas à la première représentation, et je me suis senti plus touché la dernière fois que la première.
Je me souviens qu’en sortant d’une pièce intitulée Ésope à la cour , je fus si pénétré du désir d’être plus honnête homme, que je ne sache pas avoir formé une résolution plus forte ; bien différent de cet ancien qui disait qu’il n’était jamais sorti des spectacles aussi vertueux qu’il y était entré. C’est qu’ils ne sont plus la même chose.
Dans la plupart des auteurs, je vois l’homme qui écrit; dans Montaigne, l’homme qui pense.
Les maximes de la Rochefoucauld sont les proverbes des gens d’esprit.
Ce qui commence à gâter notre comique, c’est que nous voulons chercher le ridicule des passions , au lieu de chercher le ridicule des manières. Or les passions ne sont pas des ridicules par ellesmêmes. Quand on dit qu’il n’y a point de qualités absolues , cela ne veut pas dire qu’il n’y en a point réellement , mais que notre esprit ne peut pas les déterminer.
Quel siècle que le nôtre , où il y a tant de critiques et déjugés, et si peu de lecteurs!
Voltaire n’est pas beau , il n’est que joli : il serait honteux pour l’académie que Voltaire en fût, et il lui sera quelque jour honteux qu’il n’en ait pas été.
Les ouvrages de Voltaire sont comme les visages mal -proportionnés qui brillent de jeunesse.
Voltaire n’écrira jamais une bonne histoire. II est comme les moines, qui n’écrivent pas pour le sujet qu’ils traitent , mais pour la gloire de leur ordre. Voltaire écrit pour son couvent.
Charles XII , toujours dans le prodige , étonne , et n’est pas grand. Dans cette histoire, U y a un morceau admirable , la retraite de Schulembourg , morceau écrit aussi vivement qu’il y en ait. L’auteur manque quelquefois de sens.