L’ANGLETERRE
Je partis le dernier octobre 1729 de la Haye; je fis le voyage avec mylord Chesterfield , qui voulut bien me proposer une place dans son yacht.
Le peuple de Londres mangebeaucoup de viande; cela le rend très-robuste ; mais à l’âge de quarante à quarante-cinq ans , il crève.
Il n’y a rien de si affreux que les rues de Londres;
elles sont très-malpropres ; le pavé y est si mal entretenu, qu'il est presque impossible d’y aller en carrosse, et qu’il faut faire son testament lorsqu’on va en fiacre, qui sont des voitures hautes comme un théâtre, où le cocher est plus haut encore, son siège étant de niveau à l’impériale. Ces fiacres s’enfoncent dans des trous , et il se fait un cahotement qui fait perdre la tête.
Les jeunes seigneurs anglais sont divisés en deux classes : les uns savent beaucoup, parce qu’ils ont été longtemps dans les universités ; ce qui leur a donné un air gêné, avec une mauvaise honte. Les autres ne savent absolument rien, et ceux-là ne sont rien moins que honteux , et ce sont les petitsmaîtres de la nation. En général, les Anglais sont modestes.
Le 5 octobre 1730 (n. s. ) 1 , je fus présenté au prince, au roi, et à la reine, à Kensing'ton. La reine, après m’avoir parlé de mes voyages, parla du théâtre anglais; elle demanda à mylord Chesterfield d’où vient que Shakspeare , qui vivait du temps de la reine Élisabeth, avait si mal fait parler les femmes , et les avait faites si sottes. Mylord Chesterfield répondit fort bien que, dans ces temps-là, les femmes ne paraissaient pas sur le théâtre , et que c’étaient de mauvais acteurs qui jouaient ces rôles; ce qui faisait que Shakspeare ne prenait pas tant de peine à les faire bien parler. J’en dirais une autre raison : c’est que pour faire parler les femmes , il faut avoir l’usage du monde et des bienséances. Pour faire bien parler les héros , il ne faut qu’avoir l’usage des livres. La reine me demanda s’il n’était pas vrai que , parmi nous, Corneille fût plus estimé que Racine. Je lui répondis que l’on regardait ordinairement Corneille comme un plus grand esprit, et Racine comme un plus grand auteur.
Il me semble que Paris est une belle ville, où il y a des choses plus laides; Londres, une vilaine ville, où il y a de très-belles choses.
A Londres , liberté et égalité. La liberté de Londres est la liberté des honnêtes gens , en quoi elle diffère de celle de Venise, qui est la liberté de vivre obscurément et avec des p , et de les épou-
ser : l’égalité de Londres est aussi l’égalité des hon- ] nêtes gens , en quoi elle diffère de la liberté de la Hollande , qui est la liberté de la canaille.
Le Craftsman 2 est fait par Bolingbroke et par
1 Nouveau style.
2 Le craftsman était un journal; craftsman signïïieanisan.