AU MÊME
Je vous demande pardon de vous avoir donné de fausses espérances de mon retour ; des affaires que j’ai ici m’ont empêché de partir comme je i’avais projeté. Je suis aussi en l’air que vous. J e serai pour- | tant au commencement de mars à Bordeaux. Faites, en attendant, bien ma cour à la charmante comtesse de Pontac, chez qui je crois que vous êtes à présent, et d’où j’espère que vous descendrez à Bordeaux, où nous disputerons politique et théologie. J’enverrai le livre à M. le Nain. Je peux bien envoyer un roman 1 à un conseiller d’État : à vous, il faut les Pensées de M. Pascal ; quoique dix-huit ou vingt dames que le prince de Wurtemberg m’a dit que vous avez sur votre compte en Languedoc et en Provence vous auront sans doute beaucoup changé, et rendu plus croyant touchant les aventures galantés. Vous ferez comme cet ermite que le diable damna en lui montrant un petit soulier; car je vous ai toujours vu enclin aux belles passions, et je suis persuadé que dans votre dévotion vous enragiez de bon cœur; mais il faudra vous divertir à Bordeaux, et je chargerai ma belle-fille d’avoir soin de vous. Je vis l’autre jour M. de Boze , avec qui je parlai beaucoup de vous. Quand vous serez ici, vous entrerez à l’académie par la porte cochère ; mais je vous conseille d’écrire encore sur le sujet du prix proposé pour l’année prochaine. Comme ce sujet tient à celui que vous avez traité 2 , et que vous tenez le fil des règnes précédents, vousîtrouverez moins de difficultés dans vos nouvelles recherches. Si les Mémoires sur lesquels je travaillai l’Histoire de Louis XI n’avaient point été brûlés 3, j’aurais pu vous fournir quelque chose sur ce sujet.
Si vous remportez ce troisième prix , vous n’aurez besoin de personne, et votre réception n’en sera que plus glorieuse. Vous aurez tant de loisir que vous voudrez à Clérac et à la Brède , où les voya-
1 Le Temple de Guide, qu’il lui avait fait demander.
2 Le sujet proposé était VÉtat des lettres en France sous le règne de Louis XI. Le conseil de Montesquieu ayant été suivi , son correspondant remporta un troisième prix à l’Académie.
3 A mesure qu’il composait, il jetait au feu les mémoires dont il avait fait usage. Mais son secrétaire lit un sacrifice plus cruel aux flammes : ayant mal compris ce que Montesquieu lui dit, de jeter au feu le brouillon de son Histoire de Louis XI, dont il venait de terminer la lecture de la copie tirée au net, il jeta celle-ci au feu; et l’auteur, ayant trouvé en se levant le brouillon sur la table, crut que le secrétaire avait oublié de le brûler, et le jeta aussi au feu : ce qui nous a privés de l’histoire d’un règne des plus intéressants de la monarchie française, écrite par la plume la plus capable de le faire connaître. Le malheur n’est point arrivé dans sa dernière maladie , comme l’a avancé Fréron dans ses feuilles périodiques ,
ges 1 et les dames ne vous distrairont plus. Vous êtes en haleine dans cette carrière, et vous y trouverez plus de facilité qu’un autre. Adieu; je vous embrasse mille fois.
De Paris, le 19 octobre 1747.