AMBASSADEUR DE MALTE A ROME
Monsieur mon illustre commandeur, votre lettre amis la paix dans mon âme, qui était embarbouillée d’une infinité de petites affaires que j’ai ici. Si j’étais à Rome avec vous , je n’aurais que des plaisirs et des douceurs, et je mettrais même au nombre des douceurs toutes les persécutions que vous me feriez. Je vous assure bien que si le destin me fait entreprendre de nouveaux voyages , j’irai à Rome ; je vous sommerai de votre parole ; et je vous demanderai une petite chambre chez vous. Rome antica e moderna m’a toujours enchanté : et quel plaisir que celui de trouver ses amis à Rome! Je vous dirai que le marquis de Breil s’est souvenu de moi ; il s’est trouvé à Nice avecM. de Sérilly; ils m’ont écrit tous deux une lettre charmante. Jugez quel plaisir j’ai eu de recevoir des marques d’amitié d’un homme que vous
LETTRES
savez que j’adore. Je lui mande que, si j’habitais le Rhône comme la Garonne, j’aurais été le voir à Nice. Je ne suis pas surpris de voir que vous aimiez Rome; et si j’avais des yeux, j’aimerais autant habiter Rome que Paris. Mais comme Rome est tout extérieure, on sent continuellement des privations lorsqu’on n’a pas des yçux. Le départ de M. de Mirepoix et de M. le duc de Richemond est retardé. On a dit , à Paris , que cela venait de ce que le roi d’Angleterre ne voulait pas envoyer un homme titré si on ne lui en envoyait un. Ce n’est pas cela : la haute naissance de M. de Mirepoix le dispense du titre1 ; et le feu empereur Charles VI , qui avait pour ambassadeur M. le prince de Lichtenstein, n’eut point cette délicatesse sur M. de Mirepoix. La vraie raison est que le duc de Richemond n’est pas content de l’argent qu’on veut lui donner pour son ambassade : de plus, la duchesse de Richemond est malade; et le duc, qui l’adore, ne voudrait pas la quitter , et passer la mer sans elle. Nos négociants disent ici que les négociations entre l’Espagne et l’Angleterre vont fort mal ; on n’est pas même convenu du point principal qui occasionna la guerre ; je veux dire la manière de commercer en Amérique , et les 90,000 livres sterling pour le dédommagement des prises faites. De plus, on dit qu’en Espagne on fait aux vaisseaux anglais nouvellement arrivés difficultés sur difficultés. Remarquez que je vous dis de belles nouvelles pour un homme de province , et que vous aurez beaucoup de peine à me payer cela en préconisations et en congrégations. Le commerce de Bordeaux se rétablit un peu , et les Anglais ont eu même l’ambition de boire de mon vin cette année: mais nous ne pouvons nous bien rétablir qu’avec les îles de l’Amérique, avec lesquelles nous faisons notre principal commerce. Je suis bien aise que vous soyez content de Y Esprit des Lois. Les éloges que la plupart des gens pourraient me donner là-dessus flatteraient ma vanité ; les vôtres augmenteront mon orgueil , parce qu’ils sont donnés par un homme dont les jugements sont toujours justes 2 et jamais téméraires. Il est vrai que le sujet est beau et grand : je dois bien craindre qu’il n’eût été beaucoup plus grand que moi ; je puis dire que j’y ai travaillé toute ma vie. Au sortir du collège, on me mit dans les mains des livres de droit ; j’en cherchai l’esprit, j’ai travaillé , je ne faisais rien qui vaille. Il y a vingt ans que je découvris mes principes , ils sont
1 II était alors marquis, et fut fait duc et pair après son ambassade d’Angleterre.
2 Lorsque le grand prieur eut lu la première fois Y Esprit des Lois, il dit : « Voilà un livre qui opérera une révolution dans
* les esprits en France. »
très-simples : un autre qui aurait autant travaillé que moi aurait fait mieux que moi. Mais j’avoue que cet ouvrage a pensé me tuer : je vais me reposer; je ne travaillerai plus. Je vous trouve fort heureux d’avoir à Rome M. le duc de Nivernois 1 ; il avait autrefois de la bonté pour moi ; il n’était pour lors qu’aimable : ce qui doit me piquer, c’est que j’ai perdu auprès de lui à mesure qu’il est devenu plus raisonnable. M. le duc de Nivernois a auprès de lui un homme qui a beaucoup de mérite et de talents : c’est M. de la Bruère 2. Je lui dois un remercîment: si vous le voyez chez M. le ducdeNivernois, je vous prie de vouloir bien le lui faire pour moi.
Vous voyez bien qu’il n’est point question de votre excellence , et que vous n’aurez pas à me dire : « Que diable! avec votre excellence! » J’ai l’honneur de vous embrasser mille fois.
De Paris, le 7 mars 1749