‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 1124 sur 1159 · A L’ABBÉ DE GUASCO · texte numérisé non relu

A L’ABBÉ DE GUASCO

Je suis bien étonné, mon cher ami , du procédé de la Geoffrin ; je ne m’attendais pas à ce trait malhonnête de sa part contre un ami que j’estime , que je chéris, et dont elle me doit la connaissance. Je me reproche de ne vous avoir pas prévenu de ne plus aller chez elle. Où est l’hospitalité ? où est la morale ? Quels sont les gens de lettres qui seront en sûreté dans cette maison , si l’on y dépend ainsi d’un caprice? Elle n’a rien à vous reprocher, j’en suis sûr; ce qu’elle a dit de vous ne sont que des sottises 4 qu’il

1 Ce magistrat éclairé , de Florence , a fait un ouvrage dans lequel il prouve que les principes de Y Esprit des Lois sont ceux des meilleurs écrivains de l’antiquité.

2 Cet article fut retranché.

3 L’impératrice Marie-Thérèse , reine de Hongrie.

4 Comme cette tracasserie courut tout Paris dans le temps , il ne sera pas indifférent d’en dire quelque chose. Les faisons que madame Geoffrin disait avoir pour rompre avec cet étranger, qui avait été de sa société , étaient , i° que , lui ayant donné une commission d’un service de faïence pendant qu’il était en Angleterre; il le lui avait fait rembourser, en trois payements’différents , des fonds qu’il avait à Paris , au lieu de lui envoyer une lettre de change du total; 2° qu’il avait

LETTRES

ne vaut pas la peine de vous rendre. Après tout , qu’est-ce que tout cela vous fait ? Elle ne donne pas le ton dans Paris , et il ne peut y avoir que quelques esprits rampants et subalternes et quelques caillettes qui daignent «modeler leur façon de penser sur la sienne. Vous êtes connu dans la bonne compagnie; vous y avez fait vos preuves depuis longtemps; vous tomberez toujours sur vos pieds : voyez la duchesse d’Aiguillon , elle ne pense pas d’après les autres; voyez nos amis du Marais 1 , et je suis persuadé que vous ne trouverez point de changement dans leur façon de penser et d’agir à votre égard. Nous nous verrons bientôt, et nous parlerons de cette affaire ; elle ne vaut pas la peine que vous vous chagriniez.

Tout bien pesé , je ne puis encore me déterminer à livrer mon roman d \4rsace à l’imprimeur. Le triomphe de l’amour conjugal de l’Orient est peut-être trop éloigné de nds mœurs pour croire qu’il serait bien reçu en France. Je vous apporterai ce manuscrit ; nous le lirons ensemble , et je le donnerai à lire à quelques amis. A l’égard de mes voyages , je vous promets que je les mettrai en ordre dès que j’aurai un peu de loisir, et nous deviserons à Paris sur la forme 2 que je leur donnerai. Il y a encore trop de personnes, dont je parle, vivantes pour publier cet ouvrage ; et je ne suis pas dans le système de ceux qui conseillèrent à M. de Fontenelle d & vider le sac 3 avant que de mourir. L’impression de ses comédies n’a rien ajouté à sa réputation. •

manqué au ton de la bonne compagnie en parlant un jour chez elle , dans le moment qu’on allait dîner, d’une colique dont il était tourmenté , et qui l’obligea de se retirer ; 3° qu’il tenait à trop de sociétés ; 4° qu’elle le soupçonnait d’être un espion des cours de Vienne ou de Turin, puisqu’il était tant lié avec les ministres étrangers. Mais à ces raisons , sans doute véritables, des gens ont ajouté malicieusement, 1° que cet étranger ayant contracté plus de liaisons dans Paris qu’il n’en eut d’abord , et n’allant plus journellement chez elle , elle se crut négligée ; 2° qu’ayant fait la vie du prince Cantemir, et parlé des personnes avec qui il était en liaisons , il ne l’avait pas nommée ; 3° que , lui ayant fait espérer la connaissance de M. le marquis de Saint-Germain , ambassadeur de Sardaigne , homme très-estimé, qu’elle ambitionnait beaucoup de voir chez elle , la chose n’eut pas lieu , parce que cet ambassadeur ne s’en souciait pas, et que ce fut là l’époque du refroidissement. Quoi qu’il en soit , une avanie qu’elle lui fit un jour chez elle décida la rupture totale : elle chercha ensuite à la justifier par bien des voies, jusqu’à tâcher d’indisposer Montesquieu contre lui ; mais leur amitié était à toute épreuve.

1 M. de Trudaine et sa société.

2 Montesquieu balançait s’il écrirait ses voyages en forme de lettres , ou *’il les mettrait en simple récit : la mort le prévint , et nous sommes privés de l’ouvrage d’un voyageur philosophe qui savait voir là où les autres ne font que regarder.

3 En 1749, Fontenelle, désirant publier ses comédies, en donna lecture dans la société de madame de Tencin , pour savoir s’il devait les faire paraître. Elles furent jugées au-dessous de la grande réputation de leur auteur ; et madame de Tencin fut chargée de le détourner de les faire imprimer, ce à quoi Fontenelle déféra. Quelque temps après , l’amour paternel s’é-

Puisque vous vous piquez d’être quelquefois antiquaire, je ne vois point d’inconvénient de donner à votre collection le titre de Galerie de portraits politiques de ce siècle; et pour moi, qui ne suis point antiquaire, je la préférerai à une galerie de statues. Vous songez sans doute qu’un pareil ouvrage ne doit être que pour le siècle à venir, auquel on peut être utile sans danger; car, comme vous le remarquez, le caractère et les qualités personnelles des négociateurs et des ministres ayant une grande influence sur les affaires publiques et les événements politiques , l’entrée de ce sanctuaire est dangereuse aux profanes. Adieu.

De la Brède, le 15 décembre 1754.

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