‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 114 sur 1159 · LETTRE CXX · texte numérisé non relu

LETTRE CXX

USBEK AU MÊME

La fécondité d’un peuple dépend quelquefois des plus petites circonstances du monde ; de manière qu’il ne faut souvent qu’un nouveau tour dans son imagination pour le rendre beaucoup plus nombreux qu’il n’était.

Les Juifs, toujours exterminés et toujours renaissants, ont réparé leurs pertes et leurs destructions continuelles par cette seule espérance, qu’ont parmi eux toutes les familles , d’y voir naître-un roi puissant qui sera le maître de la terre.

Les anciens rois de Perse n’avaient tant de milliers de sujets qu’à cause de ce dogme de la religion des mages, que les actes les plus agréables à Dieu que les hommes puissent faire , c’était de faire un enfant , labourer un champ et planter un arbre.

Si la Chine a dans son sein un peuple si prodigieux , cela ne vient que d’une certaine manière de penser; car, comme les enfants regardent leurs pères comme des dieux , qu’ils les respectent comme tels dès cette vie, qu’ils les honorent après leur mort par des sacrifices dans lesquels ils croient que Uîurs âmes, anéanties dans le Tyen, reprennent

une nouvelle vie, chacun est porté à augmenter une famille si soumise dans cette vie et si necessaire dans l’autre.

D’un autre côté, les pays des mahométans devien* nent tous les jours déserts , à cause d’une opinion qui, toute sainte qu’elle est, ne laisse pas d’avoir des effets très-pernicieux lorsqu’elle est enracinée dans les esprits. Nous nous regardons comme des voyageurs qui ne doivent penser qu’à une autre patrie; les travaux utiles et durables, les soins pour assurer la fortune de nos enfants, les projets qui tendent au delà d’une vie courte et passagère, nous paraissent quelque chose d’extravagant. Tranquilles pour le présent, sans inquiétude pour l’avenir, nous ne prenons la peine ni de réparer les édifices publics, ni de défricher les terres incultes, ni de cultiver celles qui sont en état de recevoir nos soins : nous vivons dans une insensibilité générale, et nous laissons tout faire à la Providence.

C’est un esprit de vanité qui a établi chez les Européens l’injuste droit d’aînesse, si défavorable à la propagation, en ce qu’il porte l’attention d’un père sur un seul de ses enfants, et détourne ses yeux de tous les autres; en ce qu’il l’oblige, pour rendre solide la fortune d’un seul , de s’opposer à l’établissement de plusieurs; enfin en ce qu’il détruit l’égalité des citoyens , qui en fait toute l’opulence.

Paris, le 4 de la lune de Rhamazan, 1718.

LETTRE GXXI.

Les pays habités par les sauvages sont ordinairement peu peuplés, par l’éloignement qu’ils ont presque tous pour le travail et la culture de la terre. Cette malheureuse aversion est si forte que, lorsqu’ils font quelque-imprécation contre quelqu’un de leurs ennemis , ils ne lui souhaitent autre chose que d’être réduit à labourer un champ, croyant qu’il n’y a que la chasse et la pêche qui soient un exercice noble et digne d’eux.

Mais, comme il y a souvent des années où la chasse et la pêche rendent très-peu, ils sont désolés par des famines fréquentes ; sans compter qu’il n’y a pas de pays si abondant en gibier et en poisson qui puisse donner la subsistance à un grand peuple, parce que les animaux fuient toujours les endroits trop habités.

D’ailleurs , les bourgades de sauvages , au nom-

LETTRES PERSANES

bre de deux ou trois cents habitants, isolées les unes des autres, ayant des intérêts aussi séparés que ceux de deux empires, ne peuvent pas se soutenir, parce qu’elles n’ont pas la ressource des grands États, dont toutes les parties se répondent et se secourent mutuellement.

Il y a chez les sauvages une autre coutume qui n’est pas moins pernicieuse que la première : c’est la cruelle habitude où sont les femmes de se faire avorter, afin que leur grossesse ne les rende pas désagréables à leurs maris.

Il y a ici des lois terribles contre ce désordre ; elles vont jusqu’à la fureur. Toute fille qui n’a point été déclarer sa grossesse au magistrat est punie de mort si son fruit périt : la pudeur et la honte, les accidents même, ne l’excusent jamais.

A Paris , le 9 de la lune de Rhamazan , 1718.

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