LETTRE CXXXVIII
RICA A IBBEN
A Smyrne.
Les ministres se succèdent et se détruisent ici comme les saisons; depuis trois ans j’ai vu changer quatre fois de système sur les finances. On lève aujourd’hui , en Perse et en Turquie, les subsides de la même manière que les fondateurs de ces
1 Telle est la véritable leçon. Les éditions de 1721 (la première), 1730, 1744, et 1754 (la dernière), sont uniformes sur ce point. Montesquieu parait avoir pris ici romans dans le sens
de romanciers.
PERSANES
j monarchies les levaient : il s’en faut bien qu’il en soit ici de même. Il est vrai que nous n’y mettons pas tant d’esprit que les Occidentaux. Nous croyons qu’il n’y a pas plus de différence entre l’administration des revenus du prince et de ceux d’un particulier qu’il y en a entre compter cent mille tomans ou en compter cent ; mais il y a ici bien plus de finesse et de mystère. Il faut que de grands génies travaillent nuit et jour; qu’ils enfantent sans cesse, et avec douleur, de nouveaux projets ; qu’ils écoutent les avis d’une infinité de gens qui travaillent pour eux sans en être priés ; qu’ils se retirent et vivent dans le fond d’un cabinet impénétrable auxgrands et sacré aux petits ; qu’ils aient toujours la tête remplie de secrets importants, de desseins miraculeux, de systèmes nouveaux; et qu’absorbés dans les méditations ils soient privés non-seulement de l’usage de la parole, mais même quelquefois de la politesse.
Dès que le feu roi eut fermé les yeux, on pensa à établir une nouvelle administration. On sentait qu’on était mal ; mais on ne savait comment faire pour être mieux. On s’était mal trouvé de l’autorité sans bornes des ministres précédents : on la voulut partager. On créa , pour cet effet , six ou sept conseils ; et ce ministère est peut-être celui de tous qui a gouverné la France avec plus de sens : la durée en fut courte , aussi bien que celle du bien qu’il produisit.
La France , à la mort du feu roi , était un corps accablé de mille maux : N *** 1 prit le fer à la main , retrancha les chairs inutiles , et appliqua quelques remèdes topiques; mais il restait toujours un vice intérieur à guérir. Un étranger 2 est venu qui a entrepris cette cure. Après bien des remèdes violents, il a cru lui avoir rendu son embonpoint, et il l’a seulement rendue bouffie.
Tous ceux qui étaient riches il y a six mois sont à présent dans la pauvreté , et ceux qui n’avaient pas de pain regorgent de richesses. Jamais ces deux extrémités ne se sont touchées de si près. L’étranger a tourné l’État comme un fripier tourne un habit : il fait paraître dessus ce qui était dessous ; et ce qui était dessus , il le met à l’envers. Quelles fortunes inespérées, incroyables même à ceux qui les ont faites ! Dieu ne tire pas plus rapidement les hommes du néant. Que de valets servis par leurs camarades , et peut-être demain par leurs maîtres !
Tout ceci produit souvent des choses bizarres
1 Le duc de Noailles. (P.)
2 Law était Ëcossais.(P.)
LETTRES PERSANES. 95
Les laquais qui avaient fait fortune sous le règne passé vantent aujourd’hui leur naissance : ils rendent, à ceux qui viennent de quitter leur livrée dans une certaine rue , tout le mépris qu’on avait pour eux il y a six mois ; ils crient de toute leur force :
« La noblesse est ruinée! Quel désordre dans l’État ! quelle confusion dans les rangs ! On ne voit que des inconnus faire fortune! » Je te promets que ceux-ci prendront bien leur revanche sur ceux qui viendront après eux , et que , dans trente ans , ces gens de qualité feront bien du bruit.
A Paris, le Ier de la lune de Zilcadé, 1720.
LETTRE CXXNIX.
RICA AU MÊME
Voici un grand exemple de la tendresse conjugale, non-seulement dans une femme, mais dans une reine. La reine de Suède 1 , voulant à toute force associer le prince son époux à la couronne, pour aplanir toutes les difficultés , a envoyé aux états une déclaration par laquelle elle se désiste de la régence , en cas qu’il soit élu.
Il y a soixante et quelques années qu’une autre reine, nommée Christine, abdiqua la couronne pour se donner toute entière à la philosophie. Je ne sais lequel de ces deux exemples nous devons admirer davantage.
Quoique j’approuve assez que chacun se tienne ferme dans le poste où la nature l’a mis, et que je ne puisse louer la faiblesse de ceux qui , se trouvant au-dessous de leur état , le quittent comme par une espèce de désertion , je suis cependant frappé de la grandeur d’âme de ces deux princesses, et de voir l’esprit de l’une et le cœur de l’autre supérieurs à leur fortune. Christine a songé à connaître dans le temps que les autres ne songent qu’à jouir ; et l’autre ne veut jouir que pour mettre tout son bonheur entre les mains de son auguste époux.
De Paris, le 27 de la lune de Maharram, 1720.