‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 134 sur 1159 · FRAGMENT D’UN ANCIEN MYTHOLOGISTE · texte numérisé non relu

FRAGMENT D’UN ANCIEN MYTHOLOGISTE

« Dans une île près des Orcades, il naquit un en- « fant qui avait pour père Éole , dieu des vents , et « pour mère une nymphe de Calédonie. On dit de « lui qu’il apprit tout seul à compter avec ses doigts, « et que, dès l’âge de quatre ans, il distinguait si « parfaitement les métaux, que sa mère ayant voulu « lui donner une bague de laiton au lieu d’une d’or , « il reconnut la tromperie, et la jeta par terre.

«i Dès qu’il fut grand , son père lui apprit le se- « cret d’enfermer les vents dans une outre , qu’il « vendait ensuite à tous les voyageurs ; mais comme « la marchandise n’était pas fort prisée dans son « pays, il le quitta, et se mit à courir le monde en « compagnie de l’aveugle dieu du hasard.

« Il apprit dans ses voyages que , dans la Bétique , « l’or reluisait de toutes parts : cela fit qu’il y pré- « cipita ses pas. Il y fut fort mal reçu de Saturne ,

« qui régnait pour lors ; mais ce dieu ayant quitté « la terre, il s’avisa d’aller dans tous les carrefours , « où il criait sans cesse d’une voix rauque : Peu- « pies de Bétique, vous croyez être riches parce « que vous avez de l’or et de l’argent : votre erreur « me fait pitié. Croyez -moi, quittez le pays « des vils métaux; venez dans l’empire de l’imagi- « nation , et je vous promets des richesses qui « vous étonneront vous -mêmes. Aussitôt il ou- « vrit une grande partie des outres qu’il avait ap- « portées , et il distribua de sa marchandise à qui « en voulut.

« Le lendemain il revint dans les mêmes carre- « fours, et il s’écria : Peuples de Bétique, voulez- « vous être riches? Imaginez-vous que je le suis « beaucoup, et que vous l’êtes beaucoup aussi; <c mettez-vous tous les matins dans l’esprit que vote tre fortune a doublé pendant la nuit ; levez-vous « ensuite; et, si vous avez des créanciers, allez les « payer de ce que vous aurez imaginé, et dites-leur « d’imaginer à leur tour.

« Il reparut quelques jours après, et il parla ainsi : « Peuples de Bétique, je vois bien que votre ima- « gination n’est pas si vive que les premiers jours; « laissez-vous conduire à la mienne; je mettrai tous « les matins devant vos yeux un écriteau qui serg « pour vous la source des richesses : vous n’y verte rez que quatre paroles; mais elles seront bien site gnificatives, car elles régleront la dot de vos feinte mes, la légitime de vos enfants, le nombre de vos « domestiques. Et quant à vous, dit-il à ceux de la « troupe qui étaient le plus près de lui ; quant à vous, • mes chers enfants (je puis vous appeler de ce « nom , car vous avez reçu de moi une seconde « naissance ), mon écriteau décidera de la magni- « ficence de vos équipages, de la sompfuosité de « vos festins, du nombre et de la pension de vos « maîtresses.

« A quelques jours de là il arriva dans le carre- « four, tout essoufflé; et, transporté de colère, il « s’écria : Peuples de Bétique , je vous avais con- « seillé d’imaginer, et je vois que vous ne le faites

« pas : eh bien! à présent je vous l’ordonne. Là-des- « sus, il les quitta brusquement; mais la réflexion « le rappela sur ses pas. J’apprends que quelques- « uns de vous sont assez détestables pour conser- « ver leur or et leur argent. Encore passe pour « l’argent; mais pour de l’or... pour de l’or... Ah!

« cela me met dans une indignation!... Je jure par « mes outres sacrçes que , s’ils ne viennent me l’ap- « porter, je les punirai sévèrement. Puis il ajouta « d’un air tout à fait persuasif: Croyez-vous que ce « soit pour garder ces misérables métaux que je « vous les demande? Une marque de ma candeur, « c’est que, lorsque vous me les apportates .il y a « quelques jours, je vous en rendis sur-le-champ « la moitié.

« Le lendemain , on l’aperçut de loin , et on le « vit s’insinuer avec une voix douce et flatteuse : « Peuples de Bétique , j’apprends que vous avez une « partie de vos trésors dans les pays étrangers; « je vous prie, faites-les-moi venir; vous me ferez «plaisir, et je vous en aurai une reconnaissance « éternelle.

« Lé fils d’Éole parlait à des gens qui n’avaient « pas grande envie de rire; ils ne purent pourtant « s’en empêcher : ce qui fit qu’il s’en retourna bien « confus. Mais, reprenant courage, il hasarda en- « core une petite prière. Je sais que vous avez des « pierres précieuses; au nom de Jupiter, défaites- « vous-en : rien ne vous appauvrit comme ces sortes « de choses; défaites-vous-en, vous dis-je. Si vous « ne le pouvez pas par vous-mêmes, je vous donne- « rai des hommes d’affaires excellents. Que de ri- « chesses vont couler chez vous si vous faites ce « que je vous conseille! Oui, je vous promets tout « ce qu’il y a de plus pur dans mes outres.

« Enfin il monta sur un tréteau , et prenant une « voix plus assurée, il dit : Peuples de Bétique, j’ai « comparé l’heureux état dans lequel vous êtes avec « celui où je me trouvai lorsque j’arrivai ici : je vous « vois le plus riche peuple de la terre; mais, pour « achever votre fortune , souffrez que je vous ôte la « moitié de vos biens. A ces mots, d’une aile Jé- « gère, le fils d’Éole disparut, et laissa ses audi- « teurs dans une consternation inexprimable; ce qui « fit qu’il revint le lendemain, et parla ainsi : Je m’a- « perçus hier que mon discours vous déplut extrê- « mement; eh bien! prenez que je ne vous aie rie*> « dit. Il est vrai , la moitié, c’est trop. Il n’y a qu’à « prendre d’autres expédients pour arriver au but « que je me suis proposé. Assemblons nos richesses « dans un même endroit; nous le pouvons facile-

LETTRES PERSANES

« nient, car elles ne tiennent pas un gros volume.

« Aussitôt il en disparut les trois quarts. »

A Paris, le 9 de la lune de Chahban, 1720.

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