‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 136 sur 1159 · LETTRE D’UN MÉDECIN DE PROVINCE A UN MÉDECIN DE PARIS · texte numérisé non relu

LETTRE D’UN MÉDECIN DE PROVINCE A UN MÉDECIN DE PARIS

Il y avait dans notre ville un malade qui ne dor- * mait point depuis trente-cinq jours. Son médecin te lui ordonna l’opium : mais il ne pouvait se résoudre « à le prendre; et il avait la coupe à la main, qu’il était « plus indéterminé que jamais. Enfin il dit à son mé- « decin : Monsieur, je vous demande quartier seule- « ment jusqu’à demain; je connais un homme qui « n’exerce pas la médecine ,* mais qui a chez lui un « nombre innombrable de remèdes contre l’insomnie : « souffrez queje l’envoie quérir ; et, si je ne dors pas «cette nuit, je vous promets que je reviendrai à «vous. Le médecin congédié, le malade fit fermer « les rideaux, et dit à un petit laquais : Tiens, va- « t’en chez M. Anis, etdis-lui qu’il vienne me parler. «M. Anis arrive. Mon cher monsieur Anis, je me « meurs; je ne puis dormir : n’auriez-vous point, dans « votre boutique, la C. du G. , ou bien quelque livre « de dévotion composé par un R. P. J. , que vous « n’ayez pas pu vendre , car souvent les remèdes «les plus gardés sont les meilleurs? Monsieur, dit «le libraire, j’ai chez moi la Cour sainte du P. « Caussin, en six volumes, à votre service; je vais «vous l’envoyer : je souhaite que vous vous en « trouviez bien. Si vous voulez les œuvres du R. P. « Rodriguez , jésuite espagnol , ne vous en faites « faute. Mais , croyez-moi , tenons-nous-en au P. «Caussin : j’espère, avec l’aide de Dieu, qu’une « période du P. Caussin vous fera autant d’effet « qu’un feuillet tout entier de la C. du G. Là-dessus « M. Anis sortit, et courut chercher le remède à sa « boutique. La Cour sainte arrive; on en secoue la « poudre; le fils du malade Jeune écolier, commence « à la lire. Il en sentit le premier l’effet ; à la seconde « page il ne prononçait plus que d’une voix mal « articulée, et déjà toute la compagnie se sentait « affaiblie : un instant après tout ronfla , excepté le « malade , qui , après avoir été longtemps éprouvé', « s’assoupit à la fin.

«Le médecin arrive de grand matin. Eh bien! « a-t-on pris mon opium? On ne lui répond rien : «la feriime, la fille, le petit garçon, tous trans- « portés de joie, lui montrent le P. Caussin. Il de- « mande ce que c’est; on lui dit : Vive le P. Caus-

« sin! il faut l’envoyer relier. Qui l’eût dit? qui l’eût «cru? c’est un miracle! Tenez, monsieur, voyez « donc le P. Caussin : c’est ce volume-là qui a fait « dormir mon père. Et là-dessus on lui expliqua la « chose comme elle s’était passée. »

Le médecin était un homme subtil , rempli des mystères de la cabale, et de la puissance des paroles et des esprits : cela le frappa ; et , après plusieurs réflexions, il résolut de changer absolument sa pratique. Voilà un fait bien singulier, disait-il. Je tiens une expérience; il faut la pousser plus loin. Eh! pourquoi un esprit ne pourrait-il pas transmettre à son ouvrage les mêmes qualités qu’il a lui-même? ne le voyons-nous pas tous les jours? Au moins cela vaut-il bien la peine de l’essayer. Je suis las des apothicaires ; leurs sirops, leurs juleps, et toutes les drogues galéniques, ruinent les malades et leur santé. Changeons de méthode ; éprouvons la vertu des esprits. Sur cette idée, il dressa une nouvelle pharmacie , comme vous allez voir par la description que je vous vais faire des principaux remèdes qu’il mit en pratique.

Tisane purgative.

Prenez trois feuilles de la logique d’Aristote en grec; deux feuilles d’un traité de théologie scolastique le plus aigu, comme, par exemple, du subtil Scot ; quatre de Paracelse ; une d’Avicenne ; six d’Averroès; trois de Porphyre; autant de Plotin; autant de Jamblique. Faites infuser le tout pendant vingt-quatre heures, et prenez-en quatre prises par jour.

Purgatif plus violent.

Prenez dix A. du C. concernant la R. et la C. des J. 1 ; faites-les distiller au bain-marie : mortifiez une goutte de l’humeur âcre et piquante qui en viendra, dans un verre d’eau commune : avalez le tout avec confiance.

Vomitif.

Prenez six harangues ; une douzaine d’oraisons funèbres indifféremment, prenant garde pourtant de ne point se servir de celles de M. de N.2; un recueil de nouveaux opéras ; cinquante romans; trente mémoires nouveaux. Mettez le tout dans unmatras; laissez-le en digestion pendant deux jours; puis faites-le distiller au feu de sable. Et si tout cela ne suffit pas ,

1 Dix Arrêts du conseil concernant la Bulle et la Consti tution des Jésuites. (P.)

2 Fléchier, évêque de Nîmes. (P.)

LETTRES PERSANES

Autre plus puissant.

Prenez une feuille de papier marbré qui ait servi à couvrir un recueil des pièces des J. F. 1 ; faites-la infuser l’espace de trois minutes ; faites chauffer une cuillerée de cette infusion , et avalez.

Remède très-simple pour guérir de l’asthme.

Lisez tous les ouvrages du R. P. Maimbourg, cidevant jésuite, prenantgarde de ne vous arrêter qu’à la fin de chaque période; et vous sentirez la faculté de respirer vous revenir peu à peu , sans qu’il soit besoin de réitérer le remède.

Pour préserver de là gale, gratelle , teigne , farcin des chevaux.

Prenez trois catégories d’Aristote , deux degrés métaphysiques, une distinction, six vers de Chapelain, une phrase tirée des lettres de M. l’abbé de Saint-Cyran : écrivez le tout sur un morceau de papier que vous plierez , attacherez à un ruban , et porterez au cou.

Miraculum chimicum fde violenta fermentatione , cumfumo , igné et jlamma.

Misce Quesnellianam infusionem, cum infusione Lallemaniana; fiat fermentatio cum magna vi , impetu et tonitru, acidis pugnantibus, et invicem penetrantibus alcalinos sales : fiet evaporatio ardentium spirituum. Pone liquorem fermentatum in alembico : nihil inde extrahes, et nihil invenies , nisi caput mortuum.

Lenitivum.

Recipe Molinæ anodyni chartas duas ; Escobaris relaxativi paginas sex; Yasquii emollientis folium unum : infunde in aquæ communis libras iij, ad consumptionem dimidiæ partis colentur et exprimantur; et, in expressione, dissolve Bauni detersivî et Tamburini abluentis folia iij.

Fiat clyster.

In chlorosim, quam vulgus pallidos colores, aut febrim amatoriam, ceppellat.

Recipe Aretini figuras iv; R. Thomæ Sanchiide matrimonio folia ij. Infundantur in aquæ communis libras quinque.

Fiat ptisana aperiens.

Voilà les drogues que notre médecin mit en pratique avec un succès imaginable. Il ne voulait pas , disait-il , pour ne pas ruiner ses malades, employer

1 Jésuites français. (P.)

des remèdes rares , et qui ne se trouvent presque point; comme , par exemple , une épître dédicatoire qui n’ait fait bâiller personne; une préface trop courte; un mandement fait par un évêque; et l’ouvrage d’un janséniste méprisé par un janséniste, ou bien admiré par un jésuite. Il disait que ces sortes de remèdes ne sont propres qu’à entretenir la charlatanerie, contre laquelle il avait une antipathie insurmontable.

LETTRE CXLIY.

Je trouvai, il y a quelques jours , dans une maison de campagne où j’étais allé, deux savants qui ont ici une grande célébrité. Leur caractère me parut admirable. La conversation du premier, bien appréciée, se réduisait à ceci : Ce que j’ai dit est vrai , pârce que je l’ai dit. La conversation du second portait sur autre chose : Ce que je n’ai pas dit n’est pas vrai , parce que je ne l’ai pas dit.

J’aimais assez le premier : car qu'un homme soit opiniâtre, cela ne me fait absolument rien; mais qu’il soit impertinent, cela me fait beaucoup. Le premier défend ses opinions; c’est son bien : le second attaque les opinions des autres; et c’est ie bien de tout le monde.

O mon cher Usbek ! que la vanité sert mal ceux qui en ont une dose plus forte que celle qui est nécessaire pour la conservation de la nature! Ces gens-là veulent être admirés à force de déplaire. Ils cherchent à être supérieurs; et ils ne sont pas seulement égaux.

Hommes modestes , «venez , que je vous embrasse : vous faites la douceur et le charme de la vie. Vous croyez que vous n’avez rien ; et moi je vous dis que vous avez tout. Vous pensez quë vous n’humiliez personne; et vous humiliez tout le monde. Et quand je vous compare dans mon idée avec ces hommes absolus que je vois partout, je les précipite de leur tribunal , et je les mets à vos pieds.

De Paris, le 22 de là lune de Chahban, 1720.

LETTRE CXLY.

USBEK A *'**

Un homme d’esprit est ordinairement difficile dans les sociétés. Il choisit peu de personnes; il s’ennuie avec tout ce grand nombre de gens qu’il lui

LETTRES PERSANES

plaît appeler mauvaise compagnie ; il est impossible qu’il ne fasse un peu sentir son dégoût : autant d’ennemis.

Sûr de plaire quand il voudra, il néglige très-sourent de le faire.

Il est porté à la critique , parce qu’il voit plus de choses qu’un autre , et les sent mieux.

Il ruine presque toujours sa fortune , parce que son esprit lui fournit pour cela un plus grand nombre de moyens.

Il échoue dans ses entreprises, parce qu’il hasarde beaucoup. Sa vue, qui se porte toujours loin, lui fait voir des objets qui sont à de trop grandes distances. Sans compter que, dans la naissance d’un projet , il est moins frappé des difficultés qui viennent de la chose , que des remèdes qui sont de lui , et qu’il tire de son propre fonds.

Il néglige les menus détails, dont dépend cependant la réussite de presque toutes les grandes affaires.

L’homme médiocre, au contraire, cherche à tirer parti de tout : il sent bien qu’il n’a rien à perdre en négligences.

L’approbation universelle est plus ordinairement pour l’homme médiocre. On est charmé de donner à celui-ci; on est enchanté d’ôter à celui-là. Pendant que l’envie fond sur l’un , et qu'on ne lui pardonne rien , on supplée tout en faveur de l’autre : la vanité se déclare pour lui.

Mais si un homme d’esprit a tant de désavantages, que dirons-nous de la dure condition des savants?

Je n’y pense jamais que je ne me rappelle une lettre d’un d’eux à un de ses amis. La voici :

« Monsieur,

« Je suis un homme qui m’occupe toutes les nuits « à regarder, avec des lunettes de trente pieds , ces « grands corps qui roulent sur nos têtes ; et quand «je veux me délasser, je prends mes petits micros- « copes , et j’observe un ciron ou une mite.

« Je ne suis point riche, et je n’ai qu’une seule « chambre ; je n’ose même y faire du feu , parce que « j’y tiens mon thermomètre , et que la chaleur « étrangère le ferait hausser. L’hiver dernier je pen- « sai mourir de froid ; et quoique mon thermomètre,

« qui était au plus bas degré , m’avertît que mes « mains allaient se geler, je ne me dérangeai point ;

« et j’ai la consolation d’être instruit exactement des « changements de temps les plus insensibles de toute * l’année passée.

« Je me communique fort peu, et de tous les

« gens que je vois je n’en connais aucun. Mais il « y a un homme à Stockholm , un âutre à Leip- « sick , un autre à Londres , que je n’ai jamais vus , « et que je ne verrai sans doute jamais , avec les- « quels j’entretiens une correspondance si exacte , « que je ne laisse pas passer un courrier sans leur « écrire.

« Mais quoique je ne connaisse personne dans « mon quartier, je suis dans une si mauvaise ré- « putation , que je serai à la fin obligé de le quitter. « Il y a cinq ans que je fus rudement insulté par « une de mes voisines, pour avoir fait la dissec- « tion d’un chien qu’elle prétendait lui appartenir. « La femme d’un boucher, qui se trouva là, se mit « de la partie ; et pendant que celle-là m’accablait « d’injures , celle-ci m’assommait à coups de pierres, « conjointement avec le docteur *** , qui était avec « moi , et qui reçut un coup terrible sur l’os fron- « tal et occipital, dont le siège de sa raison fut très- « ébranlé.

« Depuis ce temps-là , dès qu’il s’écarte quelque « chien au bout de la rue-, il est aussitôt décidé « qu’il a passé par mes mains. Une bonne bour- « geoise qui en avait perdu un petit , qu’elle aimait , « disait-elle, plus que ses enfants , vint l’autre jour « s’évanouir dans ma chambre ; et , ne le trouvant « pas, elle me cita devant le magistrat. Je crois que « je ne serai jamais délivré de la malice importune « de ces femmes qui , avec leurs voix glapissantes , « m’étourdissent sans cesse de l’oraison funèbre « de tous les automates qui sont morts depuis dix « ans.

« Je suis , etc. »

Tous les savants étaient autrefois accusés de magie. Je n’en suis point étonné. Chacun disait en luimême : J’ai porté les talents naturels aussi loin qu’ils peuvent aller; cependant un certain savant a des avantages sur moi : il faut bien qu’il y ait là quelque diablerie.

A présent que ces sortes d’accusations sont tombées dans le décri , on a pris un autre tour; et un savant ne saurait guère éviter le reproche d’irréligion ou d’hérésie. Il a beau être absous par le peuple : la plaie est faite ; elle ne se fermera jamais bien. C’est toujours pour lui un endroit malade. Un adversaire viendra , trente ans après , lui dire modestement : A Dieu ne plaise que je dise que ce dont on vous accuse soit vrai; mais vous avez été obligé de vous défendre. C’est ainsi qu’on tourne contre lui sa justification même.

S’il écrit quelque histoire, et qu’il ait de la noblesse dans l’esprit, et quelque droiture dans le

cœur, on lui suscite mille persécutions. On ira contre lui soulever le magistrat sur un faitqui s’est passé il y a mille ans ; et on voudra que sa plume soit captive, si elle n’est pas vénale.

Plus heureux cependant que ces hommes lâches qui abandonnent leur foi pour une médiocre pension ; qui , à prendre toutes leurs impostures en détail, ne les vendent pas seulement une obole; qui renversent la constitution de l’empire , diminuent les droits d’une puissance, augmentent ceux d’une autre , donnent aux princes , ôtent aux peuples , font revivre des droits surannés , flattent les passions qui sont en crédit de leur temps, et les vices qui sont sur le trône , imposant à la postérité d’autant plus indignement , qu’elle a moins de moyens de détruire leur témoignage.

Mais ce n’est point assez , pour un auteur, d’avoir essuyé toutes ces insultes ; ce n’est point assez pour lui d’avoir été dans une inquiétude continuelle sur le succès de son ouvrage : il voit le jour enfin , cet ouvrage qui lui a tant coûté; il lui attire des querelles de toutes parts. Et comment les éviter? Il avait un sentiment; il l’a soutenu par ses écrits : il ne savait pas qu’un homme à deux cents lieues de lui avait dit tout le contraire. Voilà cependant la guerre qui se déclare.

Encore s’il pouvait espérer d’obtenir quelque considération ! Non : il n’est tout au plus estimé que de ceux qui se sont appliqués au même genre de science que lui. Un philosophe a un mépris souverain pour un homme qui a la tête chargée de faits ; et il est à son tour regardé comme un visionnaire par celui qui a une bonne mémoire.

Quant à ceux qui font profession d’une orgueilleuse ignorance, ils voudraient que tout le genre humain fût enseveli dans l’oubli où ils seront euxmêmes.

Un homme à qui il manque un talent se dédommage en le méprisant : il ôte cet obstacle qu’il rencontrait entre le mérite et lui , et par là se trouve au niveau de celui dont il redoute les travaux.

Enfin, il faut joindre à une réputation équivoque la privation des plaisirs et la perte de la santé.

7)e Paris , le 20 de la lune de Chahban , 1720.

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