USBEK A MIRZA
A Ispahan.
Tu renonces à ta raison pour essayer la mienne; tu descends jusqu’à me consulter; tu me crois capable de t’instruire. Mon cher Mirza, il y a une chose qui me flatte encore plus que la bonne opinion que tu as conçue de moi : c’est ton amitié qui me la procure.
Pour remplir ce que tu me prescris, je n’ai pas cru devoir employer des raisonnements fort abstraits.
Il y a de certaines vérités qu’il ne suffit pas de persuader, mais qu’il faut encore faire sentir : telles sont les vérités de morale. Peut-être que ce morceau d’histoire te touchera plus qu’une philosophie subtile 2.
Il y avait en Arabie un petit peuple, appelé Troglodyte3,* qui descendait de ces anciens Tro-
1 Prêtres mahométans, dont la principale fonction est d’interpréter les passages équivoques ou obscurs de l’Alcoran. (P.)
2 Platon s’occupait tantôt à rêver l’Atlantide, tantôt à préparer les institutions de son impraticable république : Tacite , pour se consoler de la peinture trop tidèle de Rome , embellissait l’histoire d’une peuplade sauvage, et faisait sortir la sagesse et la vertu de ces forêts qui cachaient encore la liberté ; des illusions plus instructives et plus vraisemblables ont inspiré à Montesq uieu l’épisode des Troglodytes, de ce peuple si malheureux quand il est insociable, qui passe du crime à la ruine, se renouvelle par les bonnes mœurs , et , trop tôt fatigué de ne devoir sa félicité qu’à lui-même , va chercher dans l’autorité d’un maitre un joug moins pesant que la vertu. Ces trois périodes , admirablement choisies , présentent tout le tableau de l’histoire du monde; mais ce qui honore la sagesse de Montesquieu , ils renferment le plus bel éloge de la vie sociale. (M. VlLLEMAIN, Éloge, de Montesquieu.)
3 Les anciens ne sont pas d’accordsur le lieu qu’occupaient les Troglodytes. Plutarque , dans la vie de Marc-Antoine , dit qu’il y a eu en Afrique divers peuples de ce nom. Suivant Pompoxiius Mêla (lib. I), ils habitaient l’Éthiopie, vivaient dans des cavernes, se nourrissaient de serpents et de viandes à demi-crues , ne possédaient rien, et sifflaient plutôt qu’ils ne
| glodvtes qui, si nous en croyons les historiens, ressemblaient plus à des bêtes qu’à des homrr. e:-. Ceux-ci n’étaient point si contrefaits; ils n’étaient point velus comme des ours, ils ne sifflaient point , ils avaient deux yeux ; mais ils étaient si méchants et si féroces , qu’il n’y avait parmi eux aucun principe d’équité ni de justice.
Ils avaient un roi d’une origine étrangère qui, voulant corriger la méchanceté de leur naturel , les traitait sévèrement ; mais ils conjurèrent contre lui, le tuèrent, et exterminèrent toute la famille royale.
Le coup étant fait , ils s’assemblèrent pour choisir un gouvernement ; et, après bien des dissensions, ils créèrent des magistrats. Mais à peine les eurent-ils élus , qu’ils leur devinrent insupportables ; et ils les massacrèrent encore.
Ce peuple, libre de ce nouveau joug, ne consulta plus que son naturel sauvage. Tous les particuliers convinrent qu’ils n’obéiraient plus à personne ; que chacun veillerait uniquement à ses intérêts v sans ceux des autres.
Cette résolution unanime flattait extrêmement tous les particuliers. Us disaient : Qu’ai-je affaire d’aller me tuer à travailler pour des gens dont je ne me soucie point? Je penserai uniquement à moi. Je vivrai heureux; que m’importe que les autres le soient? Je me procurerai tous mes besoins; et, pourvu que je les aie, je ne me soucie point que tous les autres Troglodytes soient misérables.
On était dans le mois où l’on ensemence les terres; chacun dit : Je ne labourerai mon champ que pour qu’il me fournisse le blé qu’il me faut pour me nourrir; une plus grande quantité me serait inutile : je ne prendrai point de la peine pour rien.
Les terres de ce petit royaume n’étaient pas de même nature : il y en avait d’arides et de monta» gneuses; et d’autres qui, dans un terrain bas, étaient arrosées de plusieurs ruisseaux. Cette année la sécheresse fut très-grande , de manière que les terres qui étaient dans les lieux élevés manquèrent absolument, tandis que celles qui purent être arrosées furent très-fertiles : ainsi les peuples des montagnes périrent presque tous de faim par la dureté des autres , qui leur refusèrent de partager la récolte.
L’année d’ensuite fat très-pluvieuse : les lieux élevés se trouvèrent d’une fertilité extraordinaire
parlaient : Populi Ethiopiœ , cavernas incolentes ; semicrudU vescuntur carnibus, et nullorum opum domini, strident magis quam loquuntur. (P.)
LETTRES PERSANES
et les terres basses furent submergées. La moitié du peuple cria une seconde fois famine; mais ces misérables trouvèrent des gens aussi durs qu’ils l’avaient été eux-mêmes.
Un des principaux habitants avait une femme fort belle; son voisin en devint amoureux, et l’enleva : il s’émut une grande querelle; et après bien des injures et des coups, ils convinrent de s’en remettre à la décision d’un Troglodyte qui, pendant que la république subsistait, avait eu quelque crédit. Ils allèrent à lui , et voulurent lui dire leurs raisons. Que m’importe, dit cet homme, que cette femme soit à vous, ou à vous? J’ai mon champ à labourer; je n’irai peut-être pas employer mon temps à terminer vos différends et à travailler à vos affaires, tandis que je négligerai les miennes. Je vous prie de me laisser en repos, et de ne m’importuner plus de vos querelles. Làdessus il les quitta, et s’en alla travailler ses terres. Le ravisseur, qui était le plus fort , jura qu’il mourrait. plutôt que de rendre cette femme ; et l’autre , pénétré de l’injustice de son voisin et de la dureté du juge, s’en retournait désespéré, lorsqu’il trouva dans son chemin une femme jeune et belle , qui revenait de la fontaine : il n’avait plus de femme, celle-là lui plut; et elle lui plut bien davantage lorsqu’il apprit que c’était la femme de celui qu’il avait voulu prendre pour juge, et qui avait été si peu sensible à son malheur. Il l’enleva, l’emmena dans sa maison.
Il y avait un homme qui possédait un champ assez fertile, qu'il cultivait avec grand soin : deux de ses voisins s’unirent ensemble, le chassèrent de sa maison , occupèrent son champ ; ils firent entre eux une union pour se défendre contre tous ceux qui voudraient l’usurper; et effectivement ils se soutinrent par là pendant plusieurs mois.
Mais un des deux, ennuyé de partager ce qu’il pouvait avoir tout seul, tua l’autre, et devint seul maître du champ. Son empire ne fut pas long : deux autres Troglodytes vinrent l’attaquer; il se trouva trop faible pour se défendre , et il fut massacré
Un Troglodyte presque tout nu vit de la laine qui était à vendre : il en demanda le prix; le marchand dit en lui-même : Naturellement je ne devrais espérer de ma laine qu’autant d’argent qu’il en faut pour acheter deux mesures de blé; mais je la vais vendre quatre fois davantage, afin d’avoir huit mesures. Il fallut en passer par là, et payer le prix demandé. Je suis bien aise, dit le marchand; j’aurai du blé à présent. Que ditesvous? reprit l’étranger : vous avez besoin de blé?
J’en ai à vendre : il n’y a que le prix qui vous étonnera peut-être ; car vous saurez que le blé est extrêmement cher, et que la famine règne presque partout : mais rendez-moi mon argent, et je vous donnerai une mesure de blé; car je ne veux pas m’en défaire autrement, dussiez-vous crever de faim.
Cependant une maladie cruelle ravageait la contrée. Un médecin habile y arriva du pays voisin , et donna ses remèdes si à propos, qu’il guérit tous ceux qui se mirent dans ses mains. Quand la maladie eut cessé , il alla chez tous ceux qu’il avait traités demander son salaire ; mais il ne trouva que des refus : il retourna dans son pays, et il y arriva accablé des fatigues d’un si long voyage. Mais bientôt après il apprit que la même maladie se faisait sentir de nouveau, et affligeait plus que jamais cette terre ingrate. Ils allèrent à lui cette fois, et n’attendirent pas qu’il vînt chez eux. Allez, leur dit-il, hommes injustes, vous avez dans l’âme un poison plus mortel que celui dont vous voulez vous guérir ; vous ne méritez pas d’occuper une place sur la terre, parce que vous n’avez point d’humanité, et que les règles de l’équité vous sont inconnues : je croirais offenser les dieux, qui vous punissent, si je m’opposais à la justice de leur colère.
A Erzeron , le 3 de la lune de Gemmadi 2 , 17 1 1.