CHAPITRE VITE
sa supériorité dans les suffrages, ses refus d’aller à la guerre, ses menaces de se retirer, la partialité de ses lois, enfin ses jugements contre ceux qui lui avaient fait trop de résistance. Le sénat se défendait par sa sagesse , sa justice et l’amour qu’il inspirait pour la patrie; par ses bienfaits et une sage dispensation des trésors de la république; par le respect que le peuple avait pour la gloire des principales familles et la vertu des grands personnages 1 ; par la religion même, les institutions anciennes, et la suppression des jours d’assemblée, sous prétexte que les auspices n’avaient pas été favorables ; par les clients ; par l’opposition d’un tribun à un autre; par la création d’un dictateur 2, les occupations d’une nouvelle guerre , ou les malheurs qui réunissaient tous les intérêts ; enfin par une condescendance paternelle à accorder au peuple une partie de ses demandes pour lui faire abandonner les autres , et cette maxime constante de préférer la conservation de la république aux prérogatives de quelque ordre ou de quelque magistrature que ce fût.
Dans la suite des temps , lorsque les plébéiens eurent tellement abaissé les patriciens que cette distinction de familles devint vaine 3 4 , et que les unes et les autres furent indifféremment élevées aux honneurs , il y eut de nouvelles disputes entre le bas peuple, agité par ses tribuns, et les principales familles patriciennes ou plébéiennes, qu’on appela les nobles, et qui avaient pour elles le sénat qui en était composé. Mais , comme les mœurs anciennes n’étaient plus, que des particuliers avaient des richesses immenses , et qu’il est impossible que les richesses ne donnent du pouvoir, les nobles résistèrent avec plus de force que les patriciens n’avaient fait : ce qui fut cause de la mort des Gracches et de plusieurs de ceux qui travaillèrent sur leur plan 4.
Il faut que je parle d’une magistrature qui con-
1 Le peuple , qui aimait la gloire , composé de gens qui avaient passé leur vie à la guerre , ne pouvait refuser ses suffrages à un grand homme sous lequel il avait combattu. Il obtenait le droit d’élire des plébéiens , et il élisait des patriciens. Il fut obligé de se lier les mains, en établissant qu’il y aurait toujours un consul plébéien : aussi les familles plébéiennes qui entrèrent dans les charges , y furent-elles ensuite continuellement portées; et quand le peuple éleva aux honneurs quelque homme de néant comme Yarron et Marius, ce fut une espèce de victoire qu’il remporta sur lui-même.
2 Les patriciens, pour se défendre, avaient coutume de créer un dictateur : ce qui leur réussissait admirablement bien ; mais les plébéiens , ayant obtenu de pouvoir être élus consuls , purent aussi être élus dictateurs ; ce qui déconcerta les patriciens. Voyez dans Tite-Live, liv. VIII, comment Publius Philo les abaissa dans sa dictature : il lit trois lois qui leur furent très-préjudiciables.
3 Les patriciens ne conservèrent que quelques sacerdoces , et le droit de créer un magistrat qu’on appelait entre-roi.
4 Comme Saturninus et Glaucias.
[ tribun, beaucoup q niEiintcnir 16 gouvernement de Rome : ce fut celle des censeurs. Ils faisaient [e dénombrement du peuple; et de plus, comme la force de la république consistait dans la discipline, l’austérité des mœurs et l’observation constante de certaines coutumes, ils corrigeaient les abus que la loi n’avait pas prévus , ou que le magistrat ordinaire ne pouvait pas punir J . Il y a de mauvais exemples qui sont pires que les crimes ; et plus d’États ont péri parce qu’on a violé les mœurs que parce qu’on a violé les lois. A Rome, tout ce qui pouvait introduire des nouveautés dangereuses , changer le cœur ou l’esprit du citoyen, et en empêcher, si j’ose me servir de ce terme , la perpétuité , les désordres domestiques ou publics , étaient réformés par les censeurs : ils pouvaient chasser du sénat qui ils voulaient, ôter à un chevalier le cheval qui lui était entretenu par le public, mettre un citoyen dans une autre tribu, et même parmi ceux qui payaient les charges de la ville sans avoir part à ses privilèges 2.
M. Livius nota le peuple même ; et de trentecinq tribus il en mit trente-quatre au rang de ceux qui n’avaient point de part aux privilèges de la ville 3. « Car, disait-il, après m’avoir condamné, vous « m’avez fait consul et censeur : il faut donc que « vous ayez prévariqué une fois en m’infligeant « une peine, ou deux fois, en me créant consul, et « ensuite censeur. »
M. Duronius , tribun du peuple, fut chassé du sénat par les censeurs , parce que pendant sa magistrature il avait abrogé la loi qui bornait les dépenses des festins 4.
C’était une institution bien sage. Ils ne pouvaient ôter à personne une magistrature, parce que cela aurait troublé l’exercice de la puissance publique 5 ; mais ils faisaient déchoir de l’ordre et du rang , et ils privaient pour ainsi dire un citoyen de sa noblesse particulière.
Servius Tullius avait fait la fameuse division par centuries que Tite-Live 6 et Denys d’Halicarnasse 7 nous ont si bien expliquée. Il avait distribué cent quatre-vingt-treize centuries en six classes, et mis tout le bas peuple dans la dernière centurie, qui
1 On peut voir comme ils dégradèrent ceux qui , après la bataille de Cannes, avaient été d’avis d’abandonner l’Italie; ceux qui s’étaient rendus à Annibal ; ceux qui , par une mauvaise interprétation , lui avaient manqué de parole.
2 Cela s’appelait Ærarium àliquem facere , autin cceri~ tum tabulas referre. On était mis hors de sa centurie , et on n’avait plus le droit de suffrage.
3 Tite-Live , liv. XXIX.
4 Valère-Maxime , liv. II.
5 La dignité de sénateur n’était pas une magistrature.
6 Liv. 1. chap.43,Liv. IV, art. 15 et suiv.
GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS
formait seule la sixième classe. On voit que cette disposition excluait le bas peuple du suffrage , non pas de droit, mais de fait. Dans la suite on régla, qu’excepté dans quelques cas particuliers on suivrait dans les suffrages la division par tribus. Il y en avait trente-cinq qui donnaient chacune leur voix, quatre de la ville, et trente et une de la campagne. Les principaux citoyens, tous laboureurs, entrèrent naturellement dans les tribus de la campagne ; et celles de la ville reçurent le bas peuple 1 , qui , y étant enfermé , influait très-peu dans les affaires; et cela était regardé comme le salut de la république. Et quand Fabius remit dans les quatre tribus de la ville le menu peuple qu’Appius Clau- ^ius avait répandu dans toutes , il en acquit le surnom de très-grand 2. Les censeurs jetaient les yeux tous les cinq ans sur la situation actuelle de la république, et distribuaient de manière le peuple dans ses diverses tribus, que les tribuns et les ambitieux ne pussent pas se rendre maîtres des suffrages, et que le peuple même ne pût pas abuser de son pouvoir 3.
Le gouvernement de Rome fut admirable en ce que , depuis sa naissance , sa constitution se trouva telle , soit par l’esprit du peuple , la force du sénat , ou l’autorité de certains magistrats , que tout abus du pouvoir y put toujours être corrigé.
Carthage périt, parce que, lorsqu’il fallut retrancher les abus , elle ne put souffrir la main de son Annibal même. Athènes tomba, parce que ses erreurs lui parurent si douces qu’elle ne voulut pas en guérir. Et parmi nous les républiques d’Italie ,
1 Appelé turbaforemis.
2 Voyez Tite-Live, liv. IX.
3 Les fonctions des censeurs ne se bornaient pas à cette appréciation et à cette distribution morale des individus qui composaient la république ; ils en faisaient encore le dénombrement : et « par là , dit Bossuet , Rome savait tout ce qu’elle avait de citoyens capables de porter les armes , et ce qu’elle pouvait espérer de la jeunesse qui s’élevait tous les jours. Ainsi elle ménageait ses forces contre un ennemi qui venait des bords de l’Afrique , que le temps devait détruire tout seul dans un pays étranger, où les secours étaient si tardifs , et à qui ses victoires mêmes, qui lui coûtaient tant de sang, étaient fatales. C’est pourquoi, quelque perte qui fût arrivée, le sénat, toujours instruit de ce qui lui restait de bons soldats , n’avait qu’à temporiser, et ne se laissait jamais abattre. Quand par la défaite de Cannes , et par les révoltes qui suivirent , il vit les forces de la république tellement diminuées qu’à peine eut-on pu se défendre si les ennemis eussent pressé , il se soutint par courage; et, sans se troubler de ses pertes, il se mit a regarder les démarches du vainqueur. Aussitôt qu’on eut aperçu qu’Annibal , au lieu de poursuivre sa victoire , ne songeait durant quelque temps qu’à en jouir, le sénat se rassura , et vit bien qu un ennemi capable de manquer à sa fortune, et de se laisser éblouir par ses grands succès , n’était pas né pour vaincre les Romains. Dès lors Rome fit tous les jours de plus grandes entreprises; et Annibal, tout habile tout courageux , tout victorieux qu’il était , ne put tenir contre elle » (Disc, sur VHist. univ. troisième partie, ch. vi.)
qui se vantent de la perpétuité de leur gouvernement , ne doivent se vanter que de la perpétuité de leurs abus : aussi n’ont-elles pas plus de liberté que Rome n’en eut du temps des décemvirs *.
Le gouvernement d’Angleterre est plus sage, parce qu’il y a un corps qui l’examine continuellement, et qui s’examine continuellement lui-même ; et telles sont ses erreurs qu’elles ne sont jamais longues, et que, par l’esprit d’attention qu’elles donnent à la nation, elles sont souvent utiles.
En un mot , un gouvernement libre , c’est-à-dire toujours agité, ne saurait se maintenir s’il n’est, par ses propres lois, capable de correction.